Tourner sa langue

Le français à Montréal



Au moment où on s'agite encore une fois à propos de l'anglais à Montréal, je n'ai pu m'empêcher de sourire l'autre jour en voyant, affiché bien à la vue sur le mur d'une clinique médicale, le certificat de connaissance du français d'un médecin anglophone.


«C'est très sérieux: vous échouez au test de français, vous ne pouvez pas pratiquer au Québec», confirme mon doc, ajoutant que l'un de ses amis, un urgentologue de Boston, a bien du mal à obtenir son droit de pratique ici à cause de ses lacunes dans la langue de Molière.
C'est Pauline Marois qui va être contente. Voilà une application rigoureuse des mesures de protection du français au Québec. Mais ce n'est pas suffisant, plaide la chef du Parti québécois, qui voudrait que l'on se montre aussi pointilleux envers les commis de chez Starbucks qui préparent votre latte qu'envers les médecins spécialistes qui soignent vos proches.
Et qu'est-ce que l'on fait avec l'étudiante de McGill, unilingue anglophone, employée à temps partiel chez Starbucks, si elle échoue au test? On la met à la porte? Et son patron? Trois infractions et on ferme son café?
Mme Marois, qui a occupé pratiquement tous les ministères au gouvernement du Québec, sait que c'est inapplicable, aussi bien pour les ressources que cela exige que pour le message que cela envoie. Soumettre les PPE (petites, petites entreprises) aux mêmes règles que les grandes coûterait une fortune et se transformerait en chasse aux sorcières.
On peut contrôler les connaissances du français des médecins, et on doit le faire parce qu'il s'agit d'un service public, mais on ne peut pas, à moins d'engager un régiment d'enquêteurs, contrôler tous les petits commerces de la province. Et encore, il restera toujours des employés unilingues anglophones parce qu'il y a aura toujours des clients anglophones. C'est quoi la prochaine étape, on exige que les clients parlent français avant de les laisser dépenser leur argent?
Évidemment, les amateurs de manchettes tapageuses n'ont pas aimé la réponse de la ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, qui prône la sensibilisation. Pourtant, elle a parfaitement raison: on peut sensibiliser les petites entreprises, pas leur rentrer un Grevisse de force dans la gorge. Même réaction posée du côté de l'ADQ: «Une langue, ça ne s'impose pas», dit avec raison son leader parlementaire, Sébastien Proulx.
Une petite anecdote, si vous permettez: il est pour le moins ironique de voir Christine St-Pierre se démener dans le dossier linguistique, elle qui avait coincé l'ancien premier ministre Daniel Johnson, lors de la campagne électorale de 1994, en lui faisant remarquer que les affiches commerciales unilingues anglophones pullulaient dans sa circonscription de Vaudreuil. Chose certaine, Mme St-Pierre connaît le côté explosif du dossier.
Il y a toujours eu et il y aura toujours des résistants anglophones réfractaires au français, mais ceux-ci sont largement minoritaires. Avec du temps, des efforts et de l'imagination, on peut bien sûr dénicher quelques commerçants francophobes, mais des tests menés l'an dernier par l'Office de la langue française ont clairement démontré que la majorité des commerces de Montréal servent leurs clients en français. On est loin de l'époque des «grosses maudites Anglaises de chez Eaton», une réflexion de l'ancien ministre libéral Pierre MacDonald, qui avait mis le gouvernement Bourassa dans l'embarras en 1989.
Mais revenons à nos moutons. Il y a encore des commerces unilingues anglophones à Montréal. Grosse nouvelle! Laissons à The Gazette le soin de décortiquer la méthodologie douteuse du reportage du Journal de Montréal. Inutile d'en rajouter, tout est dit.
Laissons par ailleurs à mon collègue du Journal de Montréal, Marco Fortier, le mot (sage) de la fin de cette histoire: «La protection du français au Québec en 2008 est un dossier compliqué. Délicat.»
On ne saurait mieux dire: compliqué, délicat. Il faut tourner sa langue sept fois avant de lancer des solutions préemballées. Ce débat nécessite modération et doigté, deux qualités qui, malheureusement, ont encore une fois fait les frais de l'électoralisme de Pauline Marois.
La chef du PQ a promis l'automne dernier à ses troupes que son parti ne laisserait plus Mario Dumont seul sur la patinoire identitaire. Elle a tenu promesse.
Pour une raison évidente: Mme Marois sait que son pire ennemi, c'est son parti. Elle doit donc nourrir la bête, sinon c'est elle qui va se faire bouffer. Et comme elle ne peut pas parler de référendum et de souveraineté pour mobiliser les troupes, elle saute sur le bon vieux réflexe péquiste: lancer une querelle avec Ottawa ou brasser la soupe linguistique. Ce n'est pas un hasard si dans la même semaine, à peine revenue de vacances, Pauline Marois promet des gestes de rupture avec le fédéral et plonge dans la marmite linguistique.
Il est tout de même curieux de voir tous les leaders souverainistes, Mme Marois en tête, réclamer un durcissement de la loi 101, eux qui sont descendus dans la rue, en août dernier, pour célébrer les 30 ans de grand succès de cette pièce maîtresse de la protection du français.
Mais admettons, comme le dit Pauline Marois, qu'il est temps de revoir la loi 101, en particulier pour s'assurer de la place prédominante du français dans l'accueil des immigrants et sur le marché du travail. Soit. Il n'est certainement pas futile de débattre de la préservation et de l'épanouissement du français au Québec. À condition que la discussion transcende les intérêts purement électoralistes.
Que Pauline Marois amende son projet de loi sur l'identité québécoise afin d'y retirer l'obligation faite aux immigrants d'apprendre le français avant de se présenter à une élection et les deux autres partis seront bien mal placés pour refuser l'invitation à débattre du reste.
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