État de la langue française

Québec «ne doit pas laisser aller les choses»

Un bloc irréductible d'immigrants ne se francise jamais

Le français à Montréal

Québec -- Alors que les seuils d'immigration viennent d'être portés à 55 000 nouveaux arrivants par an, soit une hausse de plus de 20 %, le gouvernement Charest ne consacre pas suffisamment de ressources à l'intégration et à la francisation des immigrants, ce qui représente une menace pour la cohésion sociale, juge le Conseil supérieur de la langue française (CSLF).
«Le sort du français [au Québec] dépend et dépendra toujours d'un effort additionnel. On ne peut pas laisser aller les choses», estime le président du CSLF, qui a dévoilé, hier, son avis intitulé «Le français, langue de cohésion sociale».
Le CSLF relève que l'État québécois ne consacre que 2780 $ pour intégrer et franciser chacun des nouveaux arrivants, tandis qu'il peut dépenser 125 000 $ pour mener un Québécois à la fin du premier cycle universitaire.
Au moment où l'Office québécois de la langue française (OQLF) a dévoilé, en mars, son rapport quinquennal sur la situation linguistique sans que sa présidente, France Boucher, daigne la qualifier, le CSLF avait promis de combler ce vide. C'est ce que l'organisme a fait en publiant cet avis ainsi qu'une analyse sur la langue et l'immigration rédigée par son chercheur, Paul Béland.
S'il est vrai que les transferts linguistiques des immigrants en faveur du français depuis trente ans atteignent 58 %, c'est essentiellement le fait d'immigrants de langue maternelle latine ou nés dans les pays de la francophonie. Dans ce groupe, ils sont 87 % à adopter le français dans l'île de Montréal, contre 36 % avant 1971. Chez les autres immigrants -- les Asiatiques (Chinois, Indiens, Pakistanais), les Slaves, les Scandinaves -- les progrès en matière de francisation ont été nuls depuis 30 ans. Ces irréductibles, qui constituent bon an mal 35 % des nouveaux arrivants au Québec, n'apprennent le français que dans une proportion de 15 %, soit le même pourcentage qu'en 1971.
Le CSLF souligne que, dans la région de Montréal, 90 % des francophones travaillent surtout dans leur langue, tandis que c'est le cas de 71 % des anglophones. Environ la moitié des allophones travaillent surtout en français. Or, de ce nombre, les deux tiers des allophones d'influence latine travaillent en français, tandis que 85 % des allophones d'origine autre travaillent en anglais, soit la même proportion qu'il y a 30 ans.
Fait à noter: quand il y a un anglophone dans la pièce, les francophones se mettent à parler en anglais. Ce comportement est observé chez 54 % à 60 % des travailleurs de langue maternelle française quand ils s'adressent à leurs supérieurs, leurs collègues ou leurs subordonnés anglophones. Il ne faut pas voir là un comportement de colonisé, croit l'historien Jocelyn Létourneau, un des trois membres du CSLF qui a accompagné le président hier. «Grosso modo, on vit en Amérique du Nord», a fait valoir l'universitaire. Il existe, selon lui, une «capacité des francophones à jouer sur l'interface linguistique» [...] dans une perspective d'efficacité, de productivité, de rapidité [pour] s'arrimer à la donne de notre époque, qui est celle de la mondialisation.»
Dans son avis destiné à la ministre responsable de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, le CSLF y va de 20 recommandations. Il préconise de faire de l'école le lieu privilégié pour l'intégration et la francisation des immigrants, ce qui constitue la recommandation la plus importante de cet avis, selon Conrad Ouellon.
«Le temps est venu de proposer une vision d'avenir où la langue française devient le vecteur qui favorise la cohésion sociale», croit Conrad Ouellon. Dans cette optique, le CSLF affirme le droit pour tous les résidants du Québec d'apprendre le français. Ce droit s'applique autant au nouvel arrivant qu'à l'immigrant de longue date, autant au Canadien en provenance d'une autre province qu'aux Québécois anglophones unilingues.
En outre, le CSLF propose que tous les immigrants adultes soient tenus de suivre un cours sur la société québécoise, sa culture, sa langue, son histoire et ses valeurs fondamentales. Jusqu'à la fin des années 90, de tels cours se donnaient dans les Centres d'orientation et de formation des immigrants (COFI), une structure d'accueil qu'a supprimée un gouvernement du Parti québécois pour des raisons budgétaires.
«Tout immigrant qui s'établit au Québec conclut une forme d'entente tacite avec la société d'accueil selon laquelle il s'engage à s'intégrer en respectant les valeurs fondamentales de la culture publique commune. Parmi les obligations qui lui incombent, la connaissance du français est incontournable», a signalé Conrad Ouellon.
En matière de langue de travail, le CSLF demande à la ministre de commander une étude sur la situation du français dans les entreprises de 49 employés ou moins, qui, contrairement aux entreprises de plus grande taille, ne sont pas tenues de se franciser. En outre, l'organisme recommande que les petites entreprises soient soumises à nouveau à l'obligation de verser 1 % de leur masse salariale à des fins de formation, une somme qui serait consacrée à la francisation des travailleurs.
La ministre Christine St-Pierre a bien réagi à l'avis. Elle a déjà commandé à l'OQLF une étude sur les entreprises de 49 employés ou moins, étude dont les résultats seront dévoilés lors du Rendez-vous des gens d'affaires relatif à la francisation, un événement qui aura lieu en octobre. L'avis du CSLF «vient conforter les efforts du gouvernement au chapitre de la francisation», estime Mme St-Pierre. Il sera étudié par les différents ministères concernés. Quant aux immigrants réfractaires au français, Mme St-Pierre a affirmé que «venir s'établir au Québec, c'est un privilège, et que l'intégration en français doit se faire».
Pour l'opposition officielle, le CSLF, avec cet avis, lance un blâme sévère au gouvernement. Avant de hausser «radicalement» les seuils d'immigration, le gouvernement Charest aurait dû prévoir une meilleure formation des maîtres ainsi que des programmes d'intégration dans les écoles, croit le porte-parole adéquiste en matière d'éducation, Sébastien Proulx.
Pour Pierre Curzi, porte-parole péquiste pour la langue et la culture, le CSLF a mis au jour «la confusion et l'incohérence des politiques linguistiques du gouvernement Charest».


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé