Commission Bouchard-Taylor

Quatre enterrements pour un rapport

C'est un enterrement de première qu'a réservé Jacques Parizeau au rapport.

Commission BT - le rapport «Fonder l’avenir - Le temps de la conciliation»

Québec -- Quand il sort de sa réserve -- quelle réserve?, pourrait-on objecter --, Jacques Parizeau n'en manque pas une. C'est lui qui, au nom de la famille souverainiste dont Gérard Bouchard se plaint amèrement, a démoli avec le plus de force le rapport Bouchard-Taylor. Sans faire dans la dentelle, c'est le moins qu'on puisse dire.

C'est un [enterrement de première qu'a réservé Jacques Parizeau au rapport->13938]. «La trame principale de ce travail est une sorte de long procès du Canadien-français. Le terme est un retour en arrière», a livré l'ancien premier ministre dans une entrevue au Journal de Montréal. Il transpire du rapport «une sorte de mépris du Canadien-français qui me fait penser à celui de Pierre Elliott Trudeau». Le rapport est «abstrait et fumeux», fait par des intellectuels qui «ne comprennent pas la vie». Il est tout juste bon pour «la filière 13», décrète Jacques Parizeau de façon imagée.
À côté de cela, [la réaction de la chef du Parti québécois, Pauline Marois->13530], a l'air d'un échange de vues dans un salon de thé. Elle rejette également le rapport, qui révèle un malaise identitaire chez les Québécois francophones, parce que les auteurs n'y apportent pas de remède. Il est vrai que Gérard Bouchard ne pouvait préconiser dans le rapport la solution qu'il envisage pour mettre un terme à ce malaise identitaire: la souveraineté du Québec. On dit que Charles Taylor l'a roulé dans la farine: de fait, le rapport soutient implicitement que les Québécois peuvent s'épanouir dans le cadre de la fédération canadienne. En ce sens, la pensée de Bouchard est tronquée tandis celle de Taylor est confirmée.
Si Jacques Parizeau taille en pièces le rapport Bouchard-Taylor, le [sociologue Guy Rocher, un des pères de la loi 101, n'a pas fait autre chose dans les pages du Devoir->13908] de jeudi, avec plus de ménagements toutefois. «On ne peut qu'être frappé par l'insistance qu'ont mise les commissaires à parler de la majorité québécoise francophone comme d'une minorité.» Le facteur qui a contribué le plus à la crise des accommodements «est certainement lié à l'insécurité du minoritaire. Il s'agit d'un invariant dans l'histoire du Québec francophone», lit-on dans le rapport, ce que ne manque pas de noter Guy Rocher. Et si on expliquait les inquiétudes des francophones comme des «inquiétudes de majoritaires!», avance le sociologue. Les Québécois francophones ont pris conscience collectivement de leur statut majoritaire, mais cette évolution «est traitée d'une manière ambiguë» par les auteurs du rapport, estime Guy Rocher. Il en découle «un problème "pédagogique". Sans doute qu'une forte proportion de Québécois francophones ne se reconnaissent pas dans l'image d'eux que leur présente ce miroir. Surtout les jeunes qui sont ouverts à l'interculturalité parce qu'ils sont nés dans la confiance majoritaire.» Or le rapport Bouchard-Taylor se veut éminemment pédagogique; les commissaires ne se gênent d'ailleurs pas pour faire la leçon à la majorité. En ce sens, cette ambition pédagogique tombe à plat.
À l'instar des souverainistes, les adéquistes ont enterré le rapport. Plus que tout autre parti, l'Action démocratique du Québec représente ces «Québécois d'origine canadienne-française» hors du Montréal cosmopolite, ceux qui souffrent du «malaise identitaire» évoqué par les commissaires. Le chef adéquiste, Mario Dumont, s'est étonné que le rapport ne parle pas d'une «culture normative», celle de la majorité, d'«une identité forte et stimulante qui suscite l'adhésion» des immigrants.
C'est tout le contraire: sous le vocable d'interculturalisme, le rapport reprend une idée que défend Gérard Bouchard depuis le milieu des années 1990, [comme l'a signalé dans nos pages Robert Leroux, sociologue de l'Université d'Ottawa.->13825] Les Québécois francophones ne doivent pas se voir comme les détenteurs de la culture de convergence, pour reprendre l'expression de Fernand Dumont. Ils doivent plutôt accepter que leur identité se fonde dans une nouvelle culture fédératrice issue des interactions avec les autres communautés ethnoculturelles.
Le rapport a été enterré une troisième fois par le gouvernement Charest. Sans qu'il ne l'avoue, toutefois. En affirmant même le contraire. [Pas plus tard qu'hier dans Le Devoir, Benoît Pelletier prenait partie pour la laïcité «ouverte» préconisée par les commissaires et pour l'interculturalisme.->13934] Mais le jour même de la parution du rapport, Jean Charest s'est empressé de présenter une motion pour garder à l'Assemblée nationale le crucifix que les commissaires voulaient reléguer au musée. C'est pourtant ça, la laïcité ouverte telle qu'envisagée par les commissaires.
Quand on demande au cabinet de Benoît Pelletier si le ministre est d'accord pour que les enseignants puissent porter des signes religieux en classe, comme le hidjab pour les enseignantes, on rigole; on trouve la proposition saugrenue. C'est pourtant ça aussi, la laïcité ouverte.
D'une façon générale, on considère au gouvernement que le rapport Bouchard-Taylor est une oeuvre d'intellectuels qui nourrit un débat d'idées, surtout entre intellectuels souverainistes. On ne montre aucun empressement à mettre en oeuvre ses recommandations concrètes, dont celles qui sont inspirées par cette notion de laïcité ouverte.
Le quatrième enterrement du rapport viendra peut-être de cette majorité dont les commissaires disent qu'elle est malade de son identité, de son «origine canadienne-française», cette tare du «minoritaire». Comme le souligne Guy Rocher, si les commissaires «voulaient rassurer la majorité, leurs propos sont plutôt de nature à l'irriter». Surtout ces Québécois francophones qui s'estiment ouverts aux apports des autres communautés et qui forment sans doute une majorité au sein de la majorité.


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