Les zélotes

Le français à Montréal


Si le gouvernement péquiste n'avait pas décidé d'utiliser les garderies comme instrument de francisation, c'est simplement qu'il n'y avait pas pensé, a déclaré Pauline Marois à une collègue de La Presse canadienne. «C'est quelque chose que l'on devrait pouvoir discuter et aborder», a cependant ajouté la chef du PQ. Soit, discutons-en.
Le porte-parole péquiste en ce qui concerne la Charte de la langue française, Pierre Curzi, estime que, dans la mesure où des places sont disponibles, la même règle devrait s'appliquer dans les Centres de la petite enfance (CPE) et dans les écoles. Les immigrants devraient donc avoir l'obligation d'envoyer leurs enfants dans un CPE français.
Son collègue responsable du dossier de la famille, Stéphane Bergeron, est du même avis: «S'il n'y a pas contravention à la lettre même [de la loi 101], on ne peut pas tolérer qu'il y ait contravention à l'esprit.»
Craignant que ces propos n'aient un effet négatif, le PQ s'est empressé de publier un communiqué de presse pour expliquer qu'il ne s'agissait pas d'une priorité. Tant mieux, mais il aurait été nettement préférable que cette idée soit écartée d'emblée.
Les sondages indiquent que le PQ a tiré profit de son virage identitaire. Une partie de sa clientèle perdue à l'ADQ est rentrée au bercail, mais il ne faudrait pas sauter par-dessus le cheval. Si les électeurs francophones semblent apprécier cette nouvelle vigilance, les zélotes suscitent généralement la méfiance.
Il ne faut pas mélanger les pommes et les oranges. La création des CPE n'était pas une mesure qui s'inscrivait dans le cadre d'une politique d'éducation, mais bien d'une politique familiale. La finalité n'est pas du tout la même. La question doit être considérée d'abord et avant tout sous l'angle de la famille.
Un enfant entre souvent à la garderie âgé d'à peine quelques mois. Pour la mère, il s'agit généralement d'un moment douloureux. Elle se sent coupable et s'inquiète de la façon dont il sera traité. Le moins que l'on puisse faire est de la laisser choisir l'endroit qui la sécurise le plus.
Il y a également une question de proximité. À entendre les porte-parole gouvernementaux, le réseau des CPE est presque achevé. Pour bien des parents, la recherche d'une garderie n'en demeure pas moins un casse-tête. La logistique familiale est déjà suffisamment compliquée sans qu'il soit besoin d'ajouter à la difficulté.
Qu'en serait-il des garderies familiales affiliées au réseau des CPE, qui sont très prisées dans certaines communautés culturelles? Devrait-on interdire à une femme d'origine italienne ou sud-américaine d'exploiter une garderie en italien ou en espagnol?
Faudrait-il diviser le territoire en districts de garde? Prévoir un système de transport? La règle serait-elle étendue aux garderies privées non subventionnées, dont la fréquentation donne néanmoins droit à un crédit d'impôt?
Si la règle doit être la même qu'à l'école, faut-il comprendre que la garderie deviendrait obligatoire? Sinon, comment tolérer l'existence de deux classes de bambins: ceux qui auraient droit aux bienfaits de la francisation et ceux qui en seraient privés?
Devant les inconvénients, les avantages apparaissent loin d'être évidents. Dès l'âge de cinq ans, les enfants vont se retrouver dans une maternelle française. Par la suite, ils feront les six années du primaire et les cinq années du secondaire en français. Les forcer à fréquenter un CPE français ferait-il une si grande différence? D'ailleurs, bon nombre d'immigrants y envoient déjà leurs enfants, sachant que le passage à l'école en sera facilité.
La loi 101 visait à corriger une situation facilement observable, soit l'anglicisation massive des immigrants par le réseau scolaire anglophone. Or, rien ne démontre que la fréquentation d'une garderie non francophone deviendra plus tard un obstacle à leur francisation. L'abolition du libre choix ne serait qu'une vexation inutile.
Si le PQ tient à élargir le champ d'application de la Charte de la langue française, il devrait plutôt regarder du côté des cégeps. La proportion de jeunes allophones qui passent au secteur collégial anglais après avoir fait leurs études primaires et secondaire en français demeure considérable.
Sur le plan de l'insertion dans un réseau social, le cégep est certainement plus déterminant que la garderie. Un étudiant qui apprend son métier en anglais, avec une terminologie anglaise, sera plus enclin à rechercher un emploi dans une entreprise où il pourra l'exercer dans cette langue.
Le débat n'est pas nouveau au PQ. Au congrès de mai 2000, Lucien Bouchard avait convaincu les délégués de maintenir le statu quo en échange de la convocation d'États généraux sur la langue. En août 2001, le rapport de la commission présidée par Gérald Larose avait déconseillé d'étendre les dispositions de loi 101 au niveau collégial, craignant une dérive idéologique.
Le débat avait repris au congrès de juin 2005, mais, au moment où la popularité de la souveraineté laissait espérer la tenue d'un référendum à brève échéance, plusieurs estimaient le moment mal choisi pour proposer une mesure aussi controversée. La contestation larvée du leadership de Bernard Landry avait également eu pour effet de polluer le débat.
Ces obstacles ont aujourd'hui disparu. Le référendum a été renvoyé aux calendes grecques et Mme Marois est bien en selle. Qui plus, est, contrairement au projet de citoyenneté québécoise qu'elle a présenté l'automne dernier, l'obligation de fréquenter le cégep français ne contreviendrait à aucune charte des droits. Le débat serait certainement orageux, mais il aurait au moins l'avantage de laisser les poupons en paix.
mdavid@ledevoir.com


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