Rappel

Les menteurs

L’incompétence de M. O’Connor et la naïveté M. MacKay ne peuvent même plus être invoquées comme circonstances atténuantes. Il s’agit plutôt d’un cas de duplicité collective.

2 mai 2011 - Harper majoritaire

Il y a dix ans, André Pratte avait soulevé l'indignation des députés de l'Assemblée nationale en publiant son livre intitulé Le Syndrome de Pinocchio, qui concluait que tous les politiciens étaient plus ou moins menteurs.

Il est assez ironique qu'une tirade de Thomas Mulcair, dont on loue aujourd'hui la grande probité, ait inspiré son titre à Pratte. L'ancien ministre le reconnaissait sans détour: «Malheureusement, d'une manière générale, en politique, le seul calcul, c'est: est-ce que je vais me faire pogner? Sinon, les gens se sentent assez libres de manipuler les journalistes et de dire n'importe quoi.»
Pendant quelques jours, politiciens et commentateurs avaient débattu de ce qui constituait vraiment un mensonge. Pratte avait adopté une position intransigeante. Selon lui, la moindre cachotterie, demi-vérité ou restriction mentale pouvait être qualifiée de mensonge. Il fallait dire la vérité en toute chose et en tout temps.
Dans l'intérêt même de la société dont ils devaient assurer le bon fonctionnement, plusieurs estimaient toutefois que les politiciens ne pouvaient pas toujours tout dire. Certes, il ne fallait jamais dire le contraire de la vérité, mais il n'était pas nécessairement souhaitable de la crier continuellement sur tous les toits.
Il y a cependant des cas où la tromperie est flagrante et inexcusable. Ce qu'on entend depuis le début de la semaine à propos des tortures infligées aux prisonniers que l'armée canadienne confie aux autorités afghanes est proprement révoltant.
Mardi, le premier ministre Stephen Harper avait été on ne peut plus catégorique quand il s'était porté au secours de son ministre de la Défense, Gordon O'Connor: son gouvernement n'avait pas été informé des mauvais traitements rapportés par le Globe and Mail. M. Harper trouvait même scandaleux qu'on puisse se fier aux «allégations des talibans».
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Comme M. Mulcair l'expliquait jadis à André Pratte, le premier ministre croyait sans doute être en mesure de manipuler la presse et pouvoir dire n'importe quoi en toute impunité. Malheureusement pour lui, il s'est fait «pogner» moins de 24 heures après le fait.
Le document du ministère des Affaires étrangères, intitulé Afghanistan 2006 - Good Governance, Democratic Development and Human Rights, dévoilé encore une fois par le Globe and Mail hier, est on ne peut plus clair. «Les exécutions sommaires, les disparitions, la torture et la détention sans jugement sont chose courante», peut-on lire dans la version non expurgée. Pire, la situation s'est encore détériorée en 2006.
Hier, M. Harper a soutenu le plus sérieusement du monde qu'il s'agissait d'un document de nature générale, dans lequel on faisait état de «certains défis» (sic) auxquels l'Afghanistan fait face en matière de démocratie et de droits de la personne.
Il est vrai que ce rapport ne traite pas spécifiquement du sort réservé aux prisonniers faits par l'armée canadienne, mais si la torture et les exécutions sommaires font partie du quotidien, comme l'ont constaté les diplomates canadiens postés à Kaboul, comment croire qu'ils sont épargnés?
Le ministre de la Sécurité publique, Stockwell Day, avait parfaitement raison de dire qu'il est très difficile de convaincre les autorités afghanes de traiter humainement les talibans. Là-bas, c'est oeil pour oeil, dent pour dent, et il faudrait être bien naïf pour s'imaginer que les choses changeront dans un avenir prochain. Dans les circonstances, il est probablement impossible pour le Canada de s'assurer du respect de la convention de Genève, à moins qu'il ne garde lui-même ses prisonniers, que ce soit ici ou en Afghanistan.
Même si les Canadiens n'aiment pas l'idée que leur pays puisse être le complice même involontaire de pratiques aussi condamnables, ils comprendraient très bien qu'il n'y ait pas de solution facile. Ils sont également en mesure de faire la distinction entre le cas de Maher Arar, un homme totalement innocent que la GRC avait laissé les États-Unis expulser en Syrie pour y être torturé, et la situation complexe de l'armée canadienne dans le sud de l'Afghanistan.
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Encore aurait-il fallu que le gouvernement donne l'heure juste à la population. Hier, au cours de la période de questions à la Chambre des communes, on avait peine à en croire ses oreilles. Le ton de M. Harper était sans doute un peu moins frondeur que la veille, mais personne au gouvernement n'avait apparemment vu le rapport du ministère des Affaires étrangères avant qu'il ne se retrouve en première page du Globe and Mail.
M. O'Connor en était rendu à crier à la calomnie envers les forces armées tandis que son collègue des Affaires étrangères, Peter MacKay, se disait satisfait des assurances que l'ambassadeur afghan lui avait données. Le «problème» serait bientôt réglé.
L'incompétence de M. O'Connor et la naïveté M. MacKay ne peuvent même plus être invoquées comme circonstances atténuantes. Il s'agit plutôt d'un cas de duplicité collective. On a clairement donné l'impression de prendre les gens pour des imbéciles en publiant un document dont les seuls passages non expurgés faisaient état d'un «développement positif» ou encore de «points encourageants». Il a fallu que le Globe and Mail mette la main sur la version originelle pour lui rendre son sens. Bien entendu, les fautifs sont les avocats du gouvernement qui ont fait du zèle. Bon prince, le premier ministre ne leur a pas adressé de blâme!
En d'autres circonstances, une pantalonnade aussi grossière justifierait amplement la présentation d'une motion de blâme, mais personne ne veut entendre parler d'élections. Alors, pourquoi s'embarrasser de la vérité?
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mdavid@ledevoir.com


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