Habemus papam

S. Dion, chef du PLC

Il y avait dans l'air du Palais des congrès quelque chose du love in qui avait attiré au centre-ville de Montréal des dizaines de milliers de Canadiens venus des quatre coins du pays pour hurler leur amour du Québec à trois jours du référendum.
Comme celui de 1980, le non du 30 octobre 1995 n'a cependant été suivi d'aucun effort pour rendre le Canada plus confortable pour les Québécois. En guise de remerciement, ils ont plutôt eu droit à la Loi sur la clarté, qui a tout le confort d'une camisole de force.
Cette année encore, les militants libéraux avaient choisi de tenir leur congrès d'investiture dans la métropole pour montrer combien ils tenaient à nous. En quatre jours, ils ont même appris deux mots de français, que Michael Ignatieff n'a cessé d'ânonner dans son discours de vendredi soir: «Tous ensemble».
Après avoir flirté pendant un moment avec l'idée de reconnaître la nation québécoise, ils ont plutôt quitté Montréal après avoir choisi pour chef le père de la Loi sur la clarté. On ne peut pas les accuser de manquer de suite dans les idées.
Il n'est pas question de sous-estimer le remarquable exploit que Stéphane Dion a accompli. Sa victoire de samedi est le résultat d'une détermination hors du commun. Plusieurs s'étaient moqués de lui quand il avait annoncé son entrée dans la course à la succession de Paul Martin. Rarement autant de sceptiques auront-ils été confondus.
S'il faut reconnaître le succès de sa reconversion dans la protection de l'environnement, sa popularité au Canada anglais est bien antérieure. M. Dion est avant tout le champion de l'unité nationale. Tel un nouveau David, le jeune blanc-bec recruté par Jean Chrétien au lendemain du référendum a terrassé le Goliath séparatiste. «Ce monsieur n'existe pas», avait un jour décrété Lucien Bouchard. Finalement, c'est lui qui a disparu.
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Les organisateurs de Bob Rae ont été abasourdis de voir les partisans de Gerard Kennedy le suivre d'un bloc dans le camp Dion. Il est vrai que le Kennedy canadien semble exercer un énorme ascendant sur ses admirateurs, mais M. Dion était le deuxième choix naturel pour les adeptes du «one country, one nation», dont leur candidat s'était fait le champion.
Depuis longtemps, plusieurs voyaient en Michael Ignatieff une réincarnation de Pierre Elliott Trudeau. Les militants libéraux ne s'y sont cependant pas trompés. M. Ignatieff était non seulement un gaffeur, mais un hérétique. Le véritable gardien du dogme était M. Dion. En l'élisant, les libéraux ont moins choisi un chef qu'un pape.
D'ailleurs, s'il a parfaitement intégré la pensée trudeauiste, y compris ses sophismes, ses manières rappellent bien davantage un autre chef libéral, auquel on trouvait aussi une allure papale. M. Dion a la même intransigeance cassante et désagréable que Claude Ryan, dont tout le monde reconnaissait l'envergure intellectuelle, mais que bien peu arrivaient à supporter.
Ceux qui l'ont côtoyé dans les cabinets de Jean Chétien et de Paul Martin étaient catastrophés samedi soir. Ce qu'ils disaient de leur nouveau chef rappelait étrangement les confidences exaspérées des membres du gouvernement Bourassa, continuellement réprimandés par M. Ryan, qui semblait toujours connaître leurs dossiers mieux qu'eux.
Hier, en conférence de presse, les journalistes du Canada anglais ont semblé un peu surpris de l'insistance de leurs collègues francophones sur l'impopularité de M. Dion au Québec. Se pourrait-il que, dans sa propre province, on n'ait pas encore découvert les mérites d'un homme aussi extraordinaire?
M. Ryan jouissait aussi d'un grand respect au Canada anglais, mais il provoquait auprès des électeurs québécois une véritable allergie. À l'époque où il était chef du PLQ, il était presque pathétique de le voir courir après les gens pour leur serrer la main. M. Dion suscite la même réaction.
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Ceux qui lui reprochent de manquer d'humour le connaissent peut-être mal. Dans son discours de samedi soir, le nouveau chef du PLC a déclaré sans rire: «La rigidité idéologique ne doit jamais gagner notre parti.» Elle était encore meilleure que son histoire de Paf le chien.
Chose certaine, il n'a pas changé d'avis sur le déséquilibre fiscal, même si une résolution adoptée au congrès en a finalement reconnu l'existence. Remarquez, les débats sur les orientations du parti ont semblé laisser les délégués si indifférents que M. Dion n'a aucune raison de se sentir lié.
À Ottawa comme à Québec, on peut très bien comprendre que les souverainistes se réjouissent. Encore aujourd'hui, certains doivent se pincer pour s'assurer qu'ils ne rêvent pas. Peut-être ont-ils raison. Si, contre toute attente, M. Dion a pu se faire élire chef du PLC, c'est que rien n'est impossible. Qui sait si le vilain ne sera pas premier ministre dans six mois?
Il demeure néanmoins étonnant de voir un parti aussi habitué au pouvoir choisir un chef qui, de prime abord, s'annonce comme une proie facile pour Stephen Harper. Il se peut aussi que dans six mois, les militants libéraux comprennent comment se sentent aujourd'hui de nombreux péquistes, qui se demandent encore quelle mouche a bien pu les piquer d'élire André Boisclair.
mdavid@ledevoir.com


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