Stéphane et Stephen

S. Dion, chef du PLC

C'est bien connu, Stéphane Dion a toujours aimé écrire. Ses duels épistolaires avec les membres du gouvernement Bouchard pendant les années qui ont suivi le référendum de 1995 sont restés mémorables.
En 1999, McGill-Queen's Press avait publié, sous le titre Le Pari de la franchise, un choix de lettres et de discours rédigés par M. Dion à l'époque où il était ministre des Affaires intergouvernementales dans le cabinet Chrétien.
Le directeur de McGill-Queen's Press, qui était un véritable fan, avait vu une manifestation d'obscurantisme typiquement québécois dans le fait qu'aucun éditeur francophone n'avait jugé intéressant de publier ces chefs-d'oeuvre.
Il faut dire que les discours de M. Dion, bien que très éloquents, commençaient à devenir un peu répétitifs. Depuis sa victoire-surprise de la fin de semaine dernière, il faut néanmoins se réjouir que ces textes aient été préservés de l'oubli. Leur relecture devient impérative.
À l'époque, M. Dion ne gratifiait pas seulement les souverainistes de ses missives. À l'été 1996, il avait également eu un échange très intéressant avec le député réformiste de Calgary Southwest, un certain Stephen Harper, par l'entremise du Calgary Herald.
Bien entendu, il était question de fédéralisme et d'unité canadienne, plus particulièrement de l'opportunité pour le Canada anglais de reconnaître la spécificité du Québec. Quand il s'adressait à des interlocuteurs québécois, M. Dion brandissait le bâton, mais il entretenait généralement ses correspondants canadiens des mérites de la carotte.
Dix ans plus tard, il est tout à fait fascinant de constater à quel point la pensée de ces deux hommes qu'on dit si intransigeants a pu évoluer. Ils ont même inversé les rôles. Le nouveau chef du Parti libéral du Canada défend aujourd'hui les positions que tenait jadis M. Harper, et vice-versa.
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Le 18 juillet 1996, le ministre des Affaires intergouvernementales avait répondu à un texte de Peter Menzies, directeur des pages éditoriales du Calgary Herald, qui lui reprochait de vouloir faire reconnaître le caractère distinct du Québec dans la Constitution, craignant que cela ne lui confère un statut spécial.
Eh oui! Même si la Chambre des communes avait adopté en décembre 1995 une motion reconnaissant que «le Québec forme au sein du Canada une société distincte», M. Dion croyait à l'époque que l'enchâssement de cette reconnaissance dans la Constitution était «la voie de la réconciliation nationale».
Sa lettre avait fait bondir M. Harper, qui s'était déjà opposé à l'accord du Lac-Meech et à l'entente de Charlottetown. Dans son esprit, le Québec était peuplé de dangereux «xénophobes» animés par un «nationalisme ethnique» déplorable. Ceux qui préconisaient de reconnaître sa spécificité n'étaient que de «soi-disant fédéralistes», dont la loyauté envers le Canada était douteuse.
Bien entendu, M. Dion avait répliqué. «Comment M. Harper se sentirait-il si l'Alberta était la seule province anglophone dans un continent de 300 millions de francophones et si le français était la langue internationale des affaires et des médias? Est-ce qu'une simple reconnaissance des efforts de l'Alberta pour conserver son patrimoine anglophone ne serait pas la moindre des choses qu'il attendrait de ses compatriotes canadiens?»
À l'époque, M. Dion ne voyait aucun problème à rouvrir le dossier constitutionnel. Curieusement, le souvenir de Meech et Charlottetown, pourtant bien plus frais à la mémoire qu'aujourd'hui, ne semblait lui causer aucune frayeur.
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Les raisons qui l'ont mené à fermer à clé la porte du «magasin général» ne sont pas très claires. Au moment où il débarquait au Québec, au printemps 1998, Jean Charest aurait certainement apprécié qu'il manifeste cette ouverture dont il vantait les effets bénéfiques pour l'unité canadienne auprès de M. Harper.
Avec la publication de l'avis de la Cour suprême sur une éventuelle déclaration unilatérale d'indépendance, en août 1998, M. Dion a semblé perdre tout intérêt pour la reconnaissance de la spécificité québécoise. Le plan B a monopolisé toute son énergie.
À ce moment, M. Harper et lui se sont retrouvés sur la même longueur d'onde. Sa Loi sur la clarté s'inspirait clairement du projet de loi C-341, que M. Harper avait présenté à la Chambre des communes en octobre 1996. Plus de trois ans à l'avance, l'intitulé du projet de M. Harper résumait déjà parfaitement l'esprit de celui dont M. Dion devait saisir le Parlement en novembre 1999: «Loi déterminant les conditions auxquelles un référendum sur la séparation du Québec du Canada doit satisfaire pour être considéré comme l'expression véritable de la volonté de la population du Québec.»
Trop occupé à survivre au départ de Jean Chrétien, puis à se reconvertir en champion de la protection de l'environnement, M. Dion a pu demeurer à l'écart du débat sur l'unité canadienne jusqu'à ce que Michael Ignatieff lance le pavé de la nation québécoise dans la mare libérale.
Quand le conseil général du PLC Québec a adopté une résolution visant à reconnaître formellement la nation québécoise, M. Dion semblait avoir complètement oublié ce qu'il faisait jadis valoir à M. Harper. Non seulement cela ne lui apparaissait plus comme étant «la voie de la réconciliation nationale», il était maintenant d'accord pour y voir une menace à l'unité canadienne.
Ce qu'il considérait, il y a dix ans, être «la moindre des choses» que les Québécois puissent attendre des autres Canadiens n'était plus qu'une question symbolique somme toute secondaire.
Quand il a présenté sa propre motion aux Communes, il y a deux semaines, M. Harper a en quelque sorte bouclé la boucle en disant exactement ce que M. Dion plaidait à l'époque. Oui, il était difficile pour plusieurs personnes au Canada anglais de reconnaître que le Québec constitue une nation, mais sa première responsabilité comme premier ministre était d'assurer l'unité du pays.
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mdavid@ledevoir.com


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