«On m'a toujours sous-estimé»

Stéphane Dion saura-t-il ramener le Québec vers le PLC ?

S. Dion, chef du PLC



par Buzzetti, Hélène; Castonguay, Alec
Au lendemain de la victoire-surprise de Stéphane Dion à la course à la direction du Parti libéral, la question était sur toutes les lèvres: l'ex-ministre des Affaires intergouvernementales, le ministre de l'unité nationale artisan du plan B et de la Loi sur la clarté référendaire, pourra-t-il ramener dans le giron du PLC Québec dont il a absolument besoin pour reprendre le pouvoir à Ottawa?
Au cours de sa première conférence de presse à titre de chef hier matin, Stéphane Dion a balayé toutes ces interrogations du revers de la main. «On m'a toujours sous-estimé, peut-être que c'est bon qu'on continue de me sous-estimer: ça m'a réussi. Je crois que je bâtis une relation de respect mutuel avec les Québécois au cours des années. On le sent, on le voit, on va le voir de plus en plus.»
Le député de Saint-Laurent-Cartierville se dit conscient de certaines impressions qui subsistent à son égard. «Je sais qu'en politique, on doit tenir compte des impressions, mais on ne doit pas se laisser arrêter par elles. On doit être poussés par nos propres convictions et, moi, j'ai la conviction qu'on va gagner la prochaine élection avec le plus beau des projets.»
M. Dion a insisté hier pour dire que le parti était uni. Il dit ne garder aucune rancoeur envers qui que ce soit de ses opposants dans la course. «Les choix qui ont été faits sont légitimes puisque nous sommes tous des libéraux», dit-il. Stéphane Dion demande maintenant à ceux qui ont travaillé de près à la course de ne pas «perdre leur temps» en venant expliquer pourquoi ils ne l'ont pas appuyé dès le début. «Il n'y aura pas de purge», a soutenu un des proches du chef libéral. Stéphane Dion a d'ailleurs rencontré les candidats défaits avec leurs épouses à l'occasion d'un dîner à l'hôtel Place d'Armes, hier à Montréal.
Il a annoncé la constitution de son comité de transition, composé de Rob Bryden et de Marcel Massé. Il entend se tenir prêt pour une élection aussi tôt que le printemps prochain. «Je ne veux pas me rusher pour aller en élections. Je veux être prêt pour aller en élections», a-t-il dit à la sortie de son dîner avec les autres candidats.
Cette réunion a permis de savoir que Michael Ignatieff et Bob Rae désiraient toujours se présenter lors des prochaines élections malgré leur défaite. «J'ai dit que j'allais me présenter. C'était le plan durant la campagne [au leadership] et ça reste le plan», a dit Bob Rae, qui est sorti en coup de vent de l'hôtel. Michael Ignatieff ne s'est pas arrêté non plus pour discuter «Je reste, je continue», a-t-il lancé rapidement. Visiblement, et malgré l'aspect détendu du dîner, le thon et le poulet au menu n'avaient pas réussi à redonner le sourire aux deux aspirants défaits.
Des militants perplexes
Un membre de l'équipe de Stéphane Dion a soutenu au Devoir que le nouveau chef avait l'intention de faire une grande tournée partout au pays, y compris au Québec, dans les prochaines semaines. «Il ira parler aux gens, c'est important», dit-on.
D'une certaine manière, M. Dion a adopté l'attitude de son rival conservateur, Stephen Harper, qui avait décidé qu'à défaut d'être aimé des électeurs, il serait respecté. D'ailleurs, plusieurs militants québécois interrogés ce week-end sur le plancher du congrès, après le dévoilement des résultats du vote, tenaient le même discours. M. Dion réussira à se faire élire par les Québécois s'il arrive à proposer des politiques inspirantes.
«Si on arrive avec un bon programme qui va aider les citoyens, alors ils voteront pour nous», a prédit Marc Bélanger, un militant libéral de longue date et coauteur de la fameuse résolution sur la nation québécoise. M. Bélanger appuyait Michael Ignatieff et il cachait mal sa déception.
La réaction des militants québécois à l'élection de Stéphane Dion a été très variée. Certains ont quitté le congrès samedi soir en se disant incapables de faire élire un parti placé sous sa direction, tandis que d'autres s'y sont ralliés de bon coeur.
Ce n'est qu'aujourd'hui que Denis Coderre, un farouche supporteur de Michael Ignatieff, annoncera ses intentions. «On s'en parlera lundi», a-t-il dit samedi soir quand on lui a demandé s'il se ralliait à son nouveau chef. «J'ai encore un MBA, alors je ne suis pas mal pris.»
M. Coderre avait eu plusieurs mauvais mots pour M. Dion. Entre le troisième et le dernier tour, qui se jouait entre Michael Ignatieff et Stéphane Dion, il a invité les militants québécois pro-Rae à se rallier à Ignatieff. «Nous demandons à Rae de se joindre à nous, car tout le monde sait ce que ça signifiera si c'est Stéphane qui est là. Si on veut gagner les prochaines élections, c'est pas avec Stéphane.»
Dans les coulisses, plusieurs organisateurs, de différents camps, ont reproché à l'entourage québécois de M. Ignatieff ses façons de faire parfois brutales. «Lors du conseil général du PLC-Q à Montréal, Coderre et [les députés] Pablo Rodriguez et Marcel Proulx avaient hué M. Dion. Ce n'est pas acceptable. Ce n'est pas ainsi qu'on traite quelqu'un de son propre parti», raconte un organisateur de Stéphane Dion.
«Je vais évidemment tendre l'oreille pour savoir ce qu'il a à dire à propos du Québec», a pour sa part déclaré Pablo Rodriguez samedi. L'ex-ministre de la Justice, Martin Cauchon, un pro-Rae qui s'est rallié au dernier tour à Michael Ignatieff, n'a pas voulu faire de commentaires, si ce n'est que de se dire «à 100 %» derrière le nouveau chef.
Certains militants québécois interrogés étaient furieux. «C'est fini», a lancé Marc Pettersen, un délégué de Chicoutimi qui envisageait même de se présenter aux prochaines élections. Samedi, il a tourné les talons et a quitté la salle du Palais des congrès. «Dion, même s'il a des qualités, il n'est pas aimé au Québec.»
«Il est clair que, sur la question nationale, qui demeure toujours au premier plan au Québec [...], les gens ont une certaine perception, et il va falloir travailler cette perception-là», a admis l'ex-députée de Gatineau, Françoise Boivin, membre de l'équipe Ignatieff.
Par contre, plusieurs députés actuels et défaits se sont réjouis de la victoire de M. Dion. C'est le cas de Jacques Saada, pourtant organisateur au Québec pour Bob Rae (qui s'est rangé derrière M. Dion au dernier tour), ou encore Eleni Bakopanos.
«J'ai vécu assez longtemps au cabinet avec M. Dion pour savoir que les décisions qu'il prenait étaient fixées par le souci du respect des provinces», a indiqué M. Saada.
M. Dion a d'ailleurs promis hier d'être «un excellent partenaire pour les provinces». Il refuse pourtant de reconnaître l'existence d'un déséquilibre fiscal, un geste que les militants libéraux n'ont pas hésité à faire cette semaine pendant leur congrès en votant une résolution à cet égard. «Le problème, c'est qu'on n'a pas de définition de ce terme, je ne sais pas la définition et il n'y a pas de montant qui lui est rattaché, estime le chef libéral. Il ne faut pas faire l'erreur de M. Harper qui a utilisé un terme et créé des attentes.» Stéphane Dion devient donc le seul chef de parti, tant au Québec qu'à Ottawa, à ne pas reconnaître le déséquilibre fiscal.
Appel à l'unité
Avant le dévoilement des résultats du dernier tour, l'ex-premier ministre Jean Chrétien avait livré un discours qui semblait indiquer sa préférence pour Stéphane Dion. «Nous pourrons continuer à être les meilleurs défenseurs de l'unité du Canada en étant clairs sur les mots et sur les objectifs.»
Au cours du week-end, plusieurs appels à l'unité avaient été lancés. Paul Martin, qui a pris la parole une fois son successeur connu, a invité «tout le Parti libéral à s'unir derrière son nouveau chef». M. Ignatieff a scandé des «tous ensemble» sur scène avant de proposer «que cette élection soit unanime».
Par contre, les adversaires politiques des libéraux sur la scène fédérale se délectaient du choix de M. Dion. «Il y a quelques caricatures qui me sont venues en tête, a reconnu la députée bloquiste Vivian Barbot, dépêchée pour commenter le résultat. Mais en même temps, il est comme un chien qui tient son os. Donc, oui, tout le monde sourit un peu, mais c'est peut-être cela sa force, de se faufiler parce que tout le monde pense qu'il ne sera pas capable.» Son collègue bloquiste Bernard Bigras jugeait «audacieux» le choix des délégués du PLC en fin de semaine. «C'est un pari audacieux et c'est un pari risqué, surtout au Québec. Il y a beaucoup d'obstacles sur son chemin. Jamais on ne se serait attendu à ce que les libéraux choisissent Dion. C'est comme un retour en arrière pour eux. Ce sera difficile d'aller chercher les votes francophones au Québec», a-t-il dit au Devoir hier.
«Les Québécois le connaissent. Il ne peut pas changer son costume, le naturel revient au galop», a commenté le sénateur-ministre conservateur Michael Fortier. Le député du NPD Peter Julian considère que le nouveau chef «représente toutes les vieilles valeurs du Parti libéral».
Le Devoir

Avec Presse canadienne


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