Le réseau de tous les secrets

Chronique de Louis Lapointe


Depuis des lunes, l’homme est fasciné par ce qu’il appelle la «boîte
noire», cet endroit de l’homme qui ne nous a pas encore révélé tous ses
secrets. Qui y a-t-il dans le cerveau de l’homme ? Qui avait-il dans le
cerveau de tel homme pour qu’il agisse ainsi? On s’est longtemps interrogé
sur le cerveau de Mozart, creusant le sol pour trouver ce crâne qui nous
expliquerait son génie. Nous aurions tant voulu savoir ce qu’il y avait
dans la tête d’Hitler, la destruction de son cadavre par le feu nous
empêchant à jamais d’obtenir de précieuses explications sur le monstre
qu’il fût, plusieurs de ses secrets s’étant envolés en fumée avec lui.
L’homme veut savoir, c’est dans sa nature.
Pourtant, certains obstacles plus virtuels que matériels freinent sa
curiosité. Ainsi, lorsqu’un journaliste nous explique qu’il a tout fait
pour recueillir une preuve qu’il n’a pu obtenir, cela devient souvent pour
la majorité d’entre nous l’évidence de l’inexistence d’un fait. Parce qu’il
n’a pas trouvé, le fait n’existe pas. Mieux, pour certains journalistes,
les complots n’existeraient tout simplement pas parce qu’on ne peut pas les
prouver.
Ce que ces journalistes oublient fréquemment de nous rappeler, c’est
qu’ils doivent tous les jours composer avec des limites légales qui les
empêchent de révéler des informations qu’ils ne peuvent corroborer, souvent
parce que les preuves n’existent pas, parfois parce qu’elles sont protégées
par le secret professionnel. Si bien que partout dans le monde, des faits,
des événements, et même des complots n’existent pas officiellement parce
qu’ils sont dissimulés derrière un rideau opaque que l’homme a dressé
lui-même au milieu du monde réel au moyen de pures fictions légales pour
que des secrets demeurent à jamais inaccessibles au commun des mortels ;
pour que l’inexpliqué devienne l’inexplicable; pour que des politiciens
puissent dire qu’un événement n’a pas eu lieu parce qu’on n’en a pas parlé
à la télévision ou parce qu’il n’en a pas été question dans la presse
écrite.
Alors que la rigueur des avocats réside dans la préservation du secret
professionnel à l’abri duquel on ne peut clairement distinguer vérité et
mensonge, les zones grises étant leur pain et beurre, celle des
journalistes réside au contraire dans la révélation de la vérité au grand
jour. Les premiers ne peuvent trahir leurs clients, fussent-ils des
politiciens véreux, alors que les seconds ne peuvent franchir une frontière
au-delà de laquelle toute vérité n’est pas bonne à dire si elle n’est pas
avérée, cela constituant un pire crime pour le journaliste qui la dévoile
que pour l’avocat qui la dissimule en toute légalité. Grâce à cette
frontière qu’on appelle le secret professionnel, qui sépare avocats et
journalistes et que chevauchent les plus habiles politiciens, des faits
d’intérêt public risquent de ne jamais être divulgués.
Nous devons souvent nous satisfaire de demi vérités à cause d’un système
où l’éthique des avocats est en perpétuelle opposition avec celle des
journalistes, les politiciens les plus adroits, tels des funambules,
marchant sur cette ligne ténue qui sépare vérité et mensonge. Sans pouvoir
l’affirmer avec certitude, nous soupçonnons tous qu’une multitude de
squelettes traînent dans autant de placards protégés par une armada
d’avocats. Ces noms d’entreprises et de politiciens qui nous viennent
automatiquement à l’esprit dès qu’on évoque certains scandales, comme
autant d’invocations qui attirent le mauvais œil, ne peuvent être associés
avec les mots honnis que sont «corruption», «fraude», «délit d’initiés» et
« conflit d’intérêts», devenant aussitôt source d’incommensurables malheurs
pour ceux qui osent les prononcer, comme autant de sorts jetés par de
mauvais génies qui désormais les poursuivront sans répit.

Il ne nous reste donc plus que cette petite boîte noire qui fascine tant
les scientifiques pour imaginer ce qui se passe dans tous ces grands
cabinets d’avocats où logent d’anciens premiers ministres, ministres,
ambassadeurs et chefs d’entreprise, ayant tous en commun d’être avocats et
de posséder une quantité faramineuse d’informations et de contacts
stratégiques protégés par le secret professionnel, qu’ils partagent entre
eux dans l’intérêt d’anciens contacts et amis devenus leurs clients. Ce mur
du secret, que les politiciens ont volontairement légalisé et qui autorise
à taire des informations privilégiées, est non seulement l’objet qui cache
le scandale, mais également ce qui lui confère toute sa pertinence. Mieux
un secret est gardé, plus grande est sa valeur.
Qui oserait sérieusement croire que les secrets les plus précieux, confiés
aux plus grands de ce monde maintenant devenus avocats au sein de grands
cabinets, demeureront emprisonnés dans leurs petites boîtes noires comme
autant de trésors dissimulés au fond de coffres-forts ? Serait-ce
méconnaître la nature humaine que de présumer que certains d’entre eux,
malgré leur devoir de réserve, n’offriront pas leur lanterne magique aux
premiers venus contre de généreux émoluments garantissant à ces anciens
monarques et princes déchus les conditions d’une existence paisible ? Les
puissants réseaux qu’ils ont tissés au sein de ces grands cabinets ne
recèlent-ils pas cette matière à présomption que les journalistes les plus
curieux pourraient élucider à défaut de révéler leurs secrets les mieux
gardés ? Qui sait, en suivant leurs traces, peut-être dénicheront-ils leurs
secrets !
Louis Lapointe

Brossard

Le 14 janvier 2008
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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