Ex-collègue du nouveau chef libéral

La nation plus que l'environnement a fait gagner Dion, selon le politologue Guy Laforest

S. Dion, chef du PLC


Québec - C'est d'abord et avant tout le débat sur la nation qui a fait gagner Stéphane Dion, estime le politologue Guy Laforest, de l'Université Laval. «Cela a réveillé la vulnérabilité identitaire du reste du Canada, qui s'est mis à chercher un défenseur», dit celui qui a travaillé pendant trois ans à la Revue canadienne de science politique avec Stéphane Dion, au début des années 90. Bien sûr, «l'idéalisme environnemental» des jeunes qui l'ont appuyé a sans aucun doute aidé le politicien fédéral originaire de Québec - et qui a récemment baptisé son chien husky «Kyoto». «Mais c'est la nation qui a été déterminante», explique-t-il.
Au dire de Guy Laforest, spécialiste de Trudeau (il a publié Trudeau et la fin d'un rêve canadien chez Septentrion, 1992), Michael Ignatieff ne pouvait devenir chef du PLC puisqu'il avait attaqué deux piliers centraux de «l'évangile trudeauiste»: il avait admis l'importance de reconnaître la «nation québécoise» et avait émis l'idée d'un «inachèvement de l'architecture constitutionnelle».
Mardi, dans un courriel au Devoir où il prédisait la victoire de Stéphane Dion (à moins qu'Ignatieff ne se désiste pour Rae), M. Laforest soulignait que M. Ignatieff avait formulé ses deux attaques contre le trudeauisme sans «avoir souffert au travers de nombreuses campagnes avec ses frères et ses soeurs libéraux, mais plutôt après avoir vécu à l'étranger, [développant un] cosmopolitisme sans attaches». En combinant «la force de ses attaques contre le trudeauisme et le contexte de son absence, il ne peut gagner», écrivait-il mardi. Selon Laforest, Ignatieff aurait dû comprendre que la victoire était impossible et se rallier à Rae avant que Kennedy ne rejoigne Dion. «Non, il a préféré avoir une journée esthétiquement parfaite et perdre comme un héros tragique», dit M. Laforest, qui a lui-même connu sa part de difficultés lors de son aventure politique avec l'ADQ en 2003.
Des héritages contradictoires
Quel fédéraliste libéral fera Stéphane Dion? Ce n'est pas aussi évident que l'on pourrait le croire, affirme M. Laforest. Jusqu'à maintenant, Dion s'est surtout comporté comme un «antiséparatiste conséquent» (expression que le politologue de Laval préfère à «champion du fédéralisme»). Aujourd'hui, ce n'est plus suffisant, il lui faut offrir une vision du fédéralisme.
Or, M. Dion porte des héritages en partie contradictoires. Dans le sillage de son père Léon Dion («le plus autonomiste des fédéralistes», a déjà écrit Jean-François Lisée), Stéphane Dion a promis samedi un «fédéralisme de respect des compétences». Laforest en a pris bonne note: «ce type de phrase n'est pas sortie de la bouche d'un leader libéral depuis Pearson». M. Laforest se souvient aussi que Dion s'était montré critique du centralisme à la Chrétien, en février 2004. Il avait alors déploré l'attitude de «son» premier ministre dans le dossier des congés parentaux (à l'époque le fédéral refusait de négocier avec Québec). En ce mois où Jean Chrétien était parti à la retraite, Dion avait aussi remis en question l'opération des Bourses du millénaire. «J'étais contre cette initiative. Je ne voulais pas identifier le changement de siècle à une chicane fédérale-provinciale. J'avais proposé plutôt un grand programme d'échanges pour les jeunes [...]. On ne m'a pas écouté», avait-il confié.
M. Laforest rappelle par ailleurs que Stéphane Dion a toujours défendu les lois linguistiques québécoises et a même déjà désigné la loi 101 comme «une grande loi canadienne». Dans un hommage à son père, le nouveau chef du PLC avait écrit qu'il fallait lever «toute ambiguïté quant à la possibilité pour le Québec d'avoir sa politique linguistique particulière, assortie de contrôles spéciaux sur l'immigration, d'un veto qui mettra cette politique à l'abri de toute charcuterie constitutionnelle, et sans qu'une politique linguistique fédérale aux principes contraires vienne la concurrencer sur le territoire du Québec».
Un vrai centralisateur
Ces éléments, qui pourraient le conduire à défendre un fédéralisme «à la 1867 plutôt qu'à la 1982», seront toutefois contrebalancés par plusieurs autres, qui pèseront très lourd, opine M. Laforest. En matière d'environnement, M. Dion s'est comporté comme un vrai centralisateur. À l'automne 2005, le ministre québécois Thomas Mulcair avait dit que le mot «méprisant» n'était pas assez fort pour décrire son homologue. En outre, Stéphane Dion ne reconnaît pas le déséquilibre fiscal.
Il faut en plus souligner l'appui d'un Gérard Kennedy, farouche opposant à la reconnaissance du Québec comme nation, lequel a été soutenu publiquement par «Justin Trudeau, qui protège l'orthodoxie paternelle». Ainsi, une fois Bob Rae hors jeu, le clan Chrétien a en grande partie rejoint les rangs de Dion. Et Ken Dryden, qui s'est rallié à l'ancien politologue, incarne l'invasion tous azimuts dans les sphères de compétence provinciale. Pour ces derniers, le nationalisme québécois est «ethnique», et il n'y a que le Canada qui propose un nationalisme «civique». «Certes, Dion ne partage pas ce préjugé. Mais une question se pose: "va-t-il être en mesure de développer un discours autonome sur le fédéralisme"?», s'interroge M. Laforest.


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