Motion sur la nation

Un recul pour le Québec, selon Gérard Bouchard

La nation québécoise vue du Québec

Québec -- Ce que l'Assemblée nationale a salué hier par une motion unanime est au fond une ruse électorale et fédéraliste qui fait reculer le Québec, estime le renommé historien et sociologue Gérard Bouchard, une des principales figures intellectuelles du débat sur la nation des 15 dernières années. Selon M. Bouchard, les souverainistes sont perdants dans cette histoire puisque leur nation est maintenant associée à celle d'un «Canada uni» et aussi parce que le texte de la motion ramène l'idée d'une nation canadienne-française.
L'intellectuel, frère de l'ancien premier ministre Lucien Bouchard, trouve «déconcertant» que le Bloc québécois ait «engagé tout le mouvement souverainiste dans son geste d'association du concept de nation québécoise à l'idée d'un Canada uni». Or ce geste est fort, insiste M. Bouchard, car il a été effectué «de la manière la plus formelle qui soit: par un vote des Communes!». «Ça va être dur à renverser, ça», a-t-il dit hier depuis son bureau à l'Université du Québec à Chicoutimi. «Et on raconte que cela a recueilli l'appui des ténors souverainistes au Québec, ce qui rend la chose encore plus troublante pour moi», a-t-il dit.
Diversité
Les travaux de Gérard Bouchard sur la nation, depuis le milieu des années 90, ont suscité beaucoup d'intérêt et ont été largement commentés. Parmi ceux-ci, citons notamment La nation québécoise au futur et au passé, (VLB éditeur, 1999) ou Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde (Boréal, 2000). Gérard Bouchard a pris le contre-pied du grand sociologue Fernand Dumont, qui refusait de parler de «nation québécoise» tant que le Québec ne serait pas souverain. Avant ce grand soir, aux yeux de Dumont, la nation, c'était le Canada français. Bouchard, lui, a développé une conception de la nation politique québécoise refondée sur sa diversité. En 1999, certains ont même cru qu'il voulait carrément liquider le passé canadien-français lorsqu'il avait écrit dans nos pages: «Tous ensemble, jeter les souches au prochain feu de la Saint-Jean? Pourquoi pas? Avec l'espoir raisonnable qu'à la longue, il pourrait naître de ces cendres (parmi quelques inévitables bleuets?) une espèce renouvelée, enrichie, comme il arrive parfois.»
L'historien et sociologue n'a de cesse de répéter qu'il faut «ouvrir le cercle de la nation». Dans le débat des 15 dernières années, la nation a été selon lui une manière d'inclure les communautés culturelles, les néo-Québécois, dans la définition même de ce qu'est un Québécois.
Or, avec la motion votée cette semaine à Ottawa et saluée hier à Québec, ce «profit sociologique risque d'être dilapidé». La motion de Stephen Harper comprend le mot «Québécois» même en anglais. Voilà en somme l'idée d'une nation canadienne-française «d'un océan à l'autre» qui montre de nouveau le bout de son nez. Il remarque que les libéraux fédéraux ont ramené ces jours-ci cette vieille idée en échafaudant une théorie des «trois nations»: anglaise, française et autochtones. «Ce n'est pas la nation québécoise au sens où on l'entend, nous, dans nos débats. On est en train de revenir à des débats qu'on pensait réglés. C'est pour ça que je dis qu'on a perdu.»
Plusieurs se réjouissent de voir disparaître la notion de «société distincte». Gérard Bouchard fait remarquer qu'au moins, dans Meech, «il y avait une promesse d'une inscription constitutionnelle, ça s'accompagnait d'un petit réaménagement des pouvoirs face à Ottawa. Cette semaine, on a reculé, c'est évident». Il s'étonne de voir que malgré cela, les Canadiens anglais sont encore «plus dressés contre cette motion sur la nation qu'ils ne l'étaient contre Meech». Aujourd'hui, les «vrais problèmes ne sont même plus abordés»: réforme constitutionnelle, redistribution des pouvoirs, rapatriement de points d'impôt. «Comment peut-on parler de gain? Je ne comprends pas», dit Gérard Bouchard. Même s'il risque de perdre quelques plumes dans le ROC, «le seul gagnant ici, c'est Stephen Harper», estime M. Bouchard.


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