Boisclair rend les armes

Dans une situation intenable, il quitte la direction du PQ

Boisclair démissionne



Québec -- Coup de théâtre hier matin à Québec: plongé dans une situation impossible dans son parti depuis ses salves de vendredi dernier à l'endroit du chef bloquiste Gilles Duceppe, André Boisclair a choisi de quitter la direction du Parti québécois.

Dans son discours de démission, prononcé vers 11h30, M. Boisclair a expliqué qu'il aurait souhaité présider à des changements importants au Parti québécois mais que «l'intensité de la remise en question du leadership» ne lui permettait pas de le faire. «J'aurais bien aimé contribuer à cette réflexion comme chef du parti, ce n'est désormais plus possible, quelqu'un d'autre devra y présider», a-t-il déclaré.
La gorge nouée, forcé par l'émotion à marquer une pause -- durant laquelle il a été applaudi --, il a conclu sur une «note d'espoir» souverainiste, se disant «profondément convaincu que ce peuple francophone en Amérique reprendra un jour ses droits et qu'entre la résignation tranquille et sa liberté, cette brave nation choisira la liberté». Ayant 41 ans depuis le 14 avril, bref, «encore jeune», M. Boisclair a déclaré qu'il avait «encore beaucoup de choses à accomplir dans [sa] vie».
Réfléchie ou soudaine?
Devant des députés, dont Daniel Doyer (Matapédia), qui essuyaient des larmes, M. Boisclair a qualifié sa décision de «mûrement réfléchie». Mais la semaine dernière, son entourage et lui croyaient qu'il pouvait rester en poste encore quelques mois grâce à l'appui de quelques présidents régionaux du parti et d'une poignée de députés, dont Lisette Lapointe (Crémazie) et Diane Lemieux.
De l'avis de certains élus, comme la présidente du caucus Agnès Maltais, l'entretien que M. Boisclair a accordé aux Coulisses du pouvoir vendredi dernier, dans lequel il déclarait la guerre à Gilles Duceppe, a «précipité les choses». C'est «la goutte d'eau qui a fait déborder le vase», a déclaré Sylvain Simard (Richelieu), selon qui le chef était déjà affaibli par les mauvais résultats électoraux du 26 mars (28 % du vote et 36 élus). En fin de semaine, les derniers appuis à M. Boisclair se sont évaporés. C'est d'ailleurs ceux-ci que M. Boisclair, accompagné de sa garde rapprochée, a passé la journée de lundi à soupeser. Exercice qui a conduit à la conclusion que l'on sait. La chef de cabinet de M. Boisclair, Line-Sylvie Perron, paraissait abasourdie hier après-midi: «J'ai quitté la politique en même temps que mon chef. Je suis sortie du parlement et je suis retournée à la vie civile. Je ne réponds plus à des questions.»
Au sein du caucus, ses défenseurs n'étaient guère nombreux. Le 25 avril, M. Boisclair avait eu beau qualifier de «science-fiction» les informations d'un journal selon lesquelles seulement quatre de ses 36 députés le soutenaient de façon inconditionnelle, il reste que des élus importants, tel François Legault, tentaient de hâter un vote de confiance. Mais ce dernier a catégoriquement rejeté hier les hypothèses selon lesquelles il avait travaillé en sous-main pour attirer le chef bloquiste à Québec.
Dans les rangs péquistes, avant l'annonce de la démission de M. Boisclair, la grogne avait atteint un sommet inégalé. Hier matin, plusieurs représentants d'associations de comté, de même que des militants, avaient envoyé des courriels au Devoir pour signifier leur volonté de voir le chef péquiste partir. Même dans des circonscriptions comme Taschereau, à Québec, qui avait apporté un soutien constant à M. Boisclair, des militants admettaient que M. Boisclair devait démissionner.
Agnès Maltais déplorait hier que le parti travaille très durement contre ses chefs «sur la place publique» et qu'il «considère les médias comme étant quasi sur la place publique». Elle semble reconnaître toutefois que même M. Boisclair, qui avait pourtant enjoint à ses troupes de rompre avec «cette tradition», avait renoué avec elle vendredi en s'attaquant à M. Duceppe à RDI.
La présidente du PQ, Monique Richard, rejetait hier l'expression «le PQ dévore ses chefs». Selon elle, «c'est un parti qui travaille à visière levée, c'est un parti où les militants et les militantes se font entendre. Ils ont posé un certain jugement. Ils ont fait connaître un certain point de vue. M. Boisclair a eu à évaluer ce qu'il recevait comme message». M. Boisclair a «reçu ce message, c'est tout». Le nouveau député de Roberval, Denis Trottier, croit pour sa part que les «old timers» du parti, les «Denis Lazure, Yves Michaud», qui ne sont pas «montés depuis très longtemps dans un poteau pour poser une pancarte», ont pris trop de place dans le débat sur la chefferie.
Bien que tristes, des élus péquistes admettaient néanmoins que le départ du chef aurait au moins un avantage: leur permettre de travailler dans une certaine «sérénité», comme l'a dit Agnès Maltais, par exemple. La démission de M. Boisclair «met fin à un malaise», a déclaré Daniel Turp, qui saluait cette décision «courageuse» de M. Boisclair. M. Turp avait menacé de démissionner à la fin de la semaine dernière après avoir été rabroué par son chef. Tenant de la présentation d'un «projet de pays», le député de Mercier avait présenté à la presse, sans l'autorisation de M. Boisclair, son projet de constitution.
Au moins un député, Denis Trottier (Roberval), a clairement déploré la démission de M. Boisclair. Selon lui, «il y a des gens qui vont regretter son départ, parce que c'est un chef qui avait beaucoup de capacités. Puis je ne pense pas qu'il méritait ça». M. Trottier croit que plusieurs personnes ont contribué à précipiter la chute de M. Boisclair. Aussi a-t-il dit: «Quand on regarde dans l'histoire de l'humanité, [on constate que] quand les peuples ou les rois commettaient des actes ignobles, on sacrifiait des vierges. Je ne vous dis pas que M. Boisclair est une vierge, mais je vous dis qu'il y a beaucoup de gens qui doivent se poser des questions ce matin.»
Le prédécesseur de M. Boisclair, l'ex-premier ministre Bernard Landry, a souligné pour sa part le fait que la plupart des députés péquistes n'avaient pas appuyé M. Boisclair lors de la course à la direction et que «des accidents de son passé, alors qu'il était ministre, ont marqué bien des esprits». Il a aussi jugé néfaste l'idée de M. Boisclair de retirer le crucifix à l'Assemblée nationale. De son côté, Gérald Larose, président du Conseil de la souveraineté, estime que le retrait de M. Boisclair «ouvre un espace pour enclencher une réflexion et rompre avec l'habitude du Parti québécois de faire reposer sur les épaules d'un seul homme ou femme l'ensemble du projet».
Rentrée perturbée
Le départ de M. Boisclair a évidemment perturbé la rentrée parlementaire. Dès 9h45, la rumeur de son départ avait commencé à circuler dans les couloirs de l'Assemblée nationale, où les élus du Parti québécois s'apprêtaient à entamer un caucus qui s'annonçait houleux. Peu avant 11h, il semblait clair que les événements se télescoperaient puisque des employés de l'Assemblée nationale installèrent d'urgence l'équipement audio permettant de tenir une conférence dans le grand hall du parlement, lieu des annonces solennelles.
Même s'il demeure député de Pointe-aux-Trembles, M. Boisclair n'était pas au Salon bleu en après-midi pour l'élection du président et des vice-présidents de l'Assemblée nationale. «Je ne m'étais pas préparé aujourd'hui pour saluer le départ d'un collègue, mais la politique est faite ainsi», a déclaré le premier ministre Jean Charest en après-midi. Rendant un hommage senti au chef péquiste sortant, il a fait remarquer «qu'être chef du Parti québécois n'est pas une tâche facile». Il a aussi vanté les qualités de parlementaire de M. Boisclair, son courage, sa capacité d'abnégation. Il a souligné que la vie publique avait quelque chose «d'injuste»: «Il a fait une excellente campagne électorale. On peut le dire, le débat est fini: moi, je pense qu'il a fait un bon débat des chefs. Malheureusement, pour moi», a lancé à la blague M. Charest.
Le chef de l'opposition, Mario Dumont, a aussi vanté la campagne électorale de M. Boisclair, la qualifiant de «sans faute». Il a soutenu que son discours de départ était un modèle de «noblesse et de dignité». Enfin, il a tenu à faire écho au voeu de M. Boisclair que l'éducation devienne une priorité pour les autres politiciens. André Boisclair «a certainement bien vu et bien identifié cette priorité de société qui est fondamentale pour l'avenir de nos enfants», a déclaré M. Dumont.
M. Boisclair avait accédé à la tête du PQ le 15 novembre 2005 au premier tour de scrutin, où il avait recueilli 54 % des voix. L'intense course à la direction de six mois avait entre autres été marquée par les révélations sur son passé de fêtard consommateur de cocaïne. Hier, il a remercié ses lieutenants les plus fidèles: Diane Lemieux, Stéphane Bédard, Agnès Maltais et Nicolas Girard. Il a aussi eu de bons mots pour l'ancien chef péquiste Jacques Parizeau, qui lui a toujours manifesté, a-t-il noté, un «appui indéfectible». Il n'a cependant pas soufflé mot de son prédécesseur, ni de Louise Harel, l'une des députées identifiées au camp pro-Duceppe. Malgré cette «issue» qu'il n'avait «pas souhaitée», l'ex-chef a dit être fier «d'un certain nombre» de ses réalisations, notamment d'avoir amené au PQ «des dizaines de milliers de nouveaux membres» depuis deux ans.
Fondé le 11 octobre 1968, le Parti québécois est à la recherche de son septième chef.
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Avec la collaboration de Robert Dutrisac
Avec la Presse canadienne


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