Le Conseil de la souveraineté du Québec n'a pas à s'inquiéter

Parlons de souveraineté à l’école

Libre-opinion: Les dernières enflures verbales de Gérald Larose sont en train d'assécher pour de bon le capital de crédibilité qu'il détenait encore auprès de l'opinion publique. Pour justifier son «pavé dans la mare», le guide Parlons de souveraineté à l'école, le président du Conseil de la souveraineté du Québec (CSQ) prétend qu'il est devenu impératif d'enseigner la souveraineté aux élèves, cégépiens et étudiants du Québec sous prétexte qu'ils seraient en déficit de connaissances à ce chapitre. Et c'est par l'histoire que cet enseignement devrait notamment se faire, car le projet de la souveraineté est inscrit dans le passé du Québec et dans son devenir.
En clair : si les jeunes Québécois connaissaient davantage leur histoire, ils se mobiliseraient naturellement pour la cause. M. Larose et ses collègues du CSQ peuvent dormir en paix. Ils seraient fiers de la vision que les jeunes Québécois -- les francophones en tout cas -- ont de l'aventure historique de leur collectivité d'appartenance.
L'histoire du Québec racontée par les jeunes
Au cours des cinq dernières années, j'ai amassé, avec une équipe d'assistants de recherche, près de 3000 courts récits d'histoire du Québec rédigés par de jeunes Québécois de IVe et Ve secondaire, du cégep et de l'université. Notre objectif était de mieux cerner la représentation qu'ils avaient de l'aventure québécoise dans le temps.
Plutôt que d'interroger les jeunes sur des facettes précises du passé québécois, la question que nous leur soumettions était d'une grande généralité : «Raconte-moi l'histoire du Québec comme tu la connais.» Et les jeunes, en 45 minutes, d'écrire leur histoire du Québec.
L'opération étant absolument anonyme, il est clair que les répondants présentaient leurs propres vues sur le passé québécois -- ou la vue qu'ils croyaient véridique pour l'avoir apprise en classe, acquise à la suite de visites dans les musées, assimilée au terme de conversations avec leurs parents et grands-parents... ou ingurgitée après avoir visionné un film de Falardeau !
Quelle est l'histoire par laquelle une très grande majorité de jeunes Québécois d'héritage canadien-français reconstitue le parcours québécois dans le temps ? En fait, cette histoire pourrait être racontée par M. Larose lui-même.

Pour en rendre sommairement le contenu et l'esprit, je me permets d'emprunter à un article que j'ai cosigné en juin 2004 avec Sabrina Moisan (Canadian Historical Review, 85, 2, p. 325-356) et qui résume les points saillants de ce récit qui se déroule en quatre temps.
- Temps 1 : L'âge d'or. Au départ se trouve une population qui vit de manière assez rudimentaire mais en paix, qui se construit un monde en français, qui subit les nuisances du régime colonial et du système mercantile sans toutefois avoir à se rebeller contre la mère patrie, qui commerce avec les Autochtones (premiers habitants du territoire), qui prend conscience du potentiel économique considérable du coin d'Amérique qu'elle habite, qui connaît peu de conflits internes, qui reste sous la coupe des intérêts de la métropole, mais qui n'a pas à se battre pour protéger ses droits et sauvegarder sa langue.
- Temps 2 : Le retournement de destin. Puis survient le grand basculement dont l'épisode inaugural est la conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques en 1759. Commence alors une histoire scandée par l'interminable lutte des francophones pour leur émancipation et liberté contre les tentatives continuelles d'assimilation, belliqueuses ou sournoises, que leur infligent les anglophones. C'est dans le cadre de cette dynamique conflictuelle (quête d'affirmation d'un côté et volonté d'embrigadement soft ou hard de l'autre) que s'inscrivent tous les événements marquants de l'histoire québécoise (notamment les rébellions des Patriotes en 1837) entre l'Acte de Québec et la Révolution tranquille.
- Temps 3 : Le recommencement. Heureusement, les années 1960 coïncident avec une période de grand réveil collectif où les Québécois, animés par un élan nouveau, s'engagent résolument dans la modernité, prennent une distance salutaire par rapport à leurs figures identitaires et leurs modes d'être antérieurs, s'ouvrent au monde, se libèrent du joug des Anglais dont le gouvernement fédéral était devenu l'instrument privilégié d'intervention depuis la Seconde Guerre mondiale et entreprennent de se réapproprier leur destin collectif. Dans cette mouvance, Jean Lesage, mais surtout René Lévesque, apparaissent comme des acteurs clés.

- Temps 4 : L'hésitation. Pour différentes raisons, notamment parce que les Québécois sont divisés sur leur avenir et qu'il y a des forces, en particulier le gouvernement fédéral, qui contrarient l'avènement contenu en germe dans la Révolution tranquille (la libération des Québécois et la souveraineté du Québec), l'élan du Québec est comme brisé à l'occasion des référendums de 1980 et de 1995. S'ouvre alors une période d'incertitude, de recherche d'une voie de passage vers l'avenir, voire de tentative de redéfinition identitaire qui reste néanmoins ambiguë.
Des «mythistoires» à dépasser
On dit par habitude que les jeunes Québécois ne connaissent pas leur histoire. En quatrième de couverture du document du CSQ, deux intervenants affirment même qu'«il est temps de reprendre nos droits de regard sur notre histoire».
On se demande parfois jusqu'où la bêtise idéologique peut mener. Non seulement les jeunes Québécois ont une vision cohérente, forte dans sa simplicité, de l'aventure historique de leur collectivité, mais cette vision est empêtrée dans les quatre mythistoires sur lesquels se fondent l'identitaire et l'imaginaire dominants au Québec français : la survivance, la quête de soi, le destin dévié et la faute à l'Autre.
En fait, l'histoire du Québec racontée par les jeunes se déploie entre deux grandes balises narratives (ce qui nous est malheureusement arrivé et ce que l'on aurait pu être si... ; ce que l'on pourrait encore devenir si...) qui témoignent à quel point une vision particulière du passé s'est imposée dans leur esprit. Or, sauf exception, cette vision est celle qui nourrira leur conscience historique pendant toute leur vie, nonobstant «l'intoxication venue d'ailleurs» (Larose).
Le grand défi de l'enseignement de l'histoire aujourd'hui n'est pas de consolider les mythistoires mentionnés plus haut et que reprend implicitement le document du CSQ, mais de les contredire parce qu'ils n'offrent pas le meilleur point de départ ni d'arrivée pour apprécier l'expérience historique québécoise dans toute sa complexité.
Au chapitre de la formation critique des jeunes, le document du CSQ constitue une régression par rapport à l'état de la recherche historique tout autant que par rapport à l'éthique de l'éducation publique. Quant à l'argument qui veut que l'on s'autorise à faire ce que fait l'autre partie, il s'agit d'un sophisme aussi creux que la page couverture du document, qui rappelle de tristes mises en scène, est misérable.
Jocelyn Létourneau
_ Professeur, département d'histoire, Université Laval, Titulaire, Chaire de recherche du Canada en histoire et en économie politique du Québec contemporain, Université Laval


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