La phalange médicale

Québec - prochaines élections 2007


S'il fallait que les tribunaux invalident une loi chaque fois qu'un gouvernement est accusé de mauvaise foi, on sombrerait vite dans l'anarchie.

Le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le docteur Yves Dugré, n'a certainement pas la naïveté de croire que la Cour supérieure va annuler la loi 37, qui fixe la rémunération des médecins jusqu'en 2010, parce que le gouvernement aurait agi «sous de fausses représentations, avec un faux sentiment d'urgence».
En revanche, le gouvernement Charest ferait une grave erreur en sous-estimant le tort que peuvent causer ces gens-là quand ils sont en colère. Pour avoir une idée de ce qui pourrait lui arriver au cours des prochains mois, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, devrait avoir un entretien avec Jean Rochon, qui avait goûté à leur médecine en 1997.
En mars 1997, le gouvernement de Lucien Bouchard avait lui aussi coupé court aux négociations avec les fédérations de médecins en faisant une loi qui réduisait arbitrairement de 6 % l'enveloppe globale qui leur était destinée. Tous les employés de l'État avaient dû faire le même sacrifice en guise de contribution à la lutte contre le déficit, mais les médecins n'ont jamais accepté d'être placés sur le même pied que les autres.
Jusque-là, les choses allaient plutôt bien pour M. Rochon. Auteur d'un rapport qui avait été encensé, sa nomination à la Santé par Jacques Parizeau avait été chaudement applaudie dans le réseau. M. Bouchard répétait à qui voulait l'entendre qu'il était «le meilleur ministre de la Santé que le Québec ait jamais eu», et plusieurs lui donnaient raison.
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Comme les péquistes en ont fait l'expérience depuis le 14 avril 2003, il est très difficile pour l'opposition de déstabiliser un ministre de la Santé tant qu'il a la confiance du réseau. Les problèmes commencent quand la grogne s'y installe.
Jean Rochon a commencé à perdre pied quand les médecins sont entrés en guerre contre son gouvernement. L'Association des cardiologues du Québec a ouvert le feu sans crier gare, affirmant que le système de santé était «à l'agonie en raison des coupes brutales et aveugles qui se sont abattues sur lui».
Quand M. Rochon a voulu expliquer l'allongement des listes d'attente en chirurgie cardiaque par une pénurie d'anesthésistes, il a été aussitôt contredit par l'Association des anesthésistes. Soudainement, on ne lui passait plus rien.
Jeudi matin, moins de 48 heures après que la FMSQ eut annoncé qu'elle allait contester la loi 37, on pouvait lire dans La Presse une lettre ouverte très virulente adressée à M. Couillard par le chef du service de chirurgie plastique à l'hôpital Sainte-Justine, le docteur Louise Caouette Laberge, qui l'accusait d'avoir orchestré une «grande manipulation» des listes d'attente au détriment d'enfants qui requièrent des soins urgents, simplement pour ne pas «troubler son image».
«Nous suivrons, monsieur le ministre, vos instructions très claires et nous opérerons cette semaine les enfants aux oreilles décollées qui ont trop attendu et qui dégradent vos statistiques. Ne me demandez toutefois pas d'être complice de cette manipulation qui veut faire croire que la liste d'attente de la chirurgie à Sainte-Justine s'est améliorée», écrivait-elle.
Cette semaine, en commission parlementaire, les fédérations de médecins ont passé à la moulinette le projet de loi 33 sur la garantie d'accès aux soins de santé, que M. Couillard a présenté dans la foulée du jugement de la Cour suprême dans la cause Chaoulli. Des mesures «insuffisantes, sinon carrément inacceptables», selon le président de la Fédération des omnipraticiens, le docteur Renald Dutil, selon qui le gouvernement «donne l'illusion de remplir sa promesse». Ce projet de loi «doit être repensé complètement», a renchéri son collègue de la FMSQ.
Déjà, le ministre a dû reconnaître que la promesse d'éliminer les listes d'attente au cours du présent mandat n'a pas été tenue. Les médecins disent maintenant que son plan pour y arriver dans un deuxième mandat est de la poudre aux yeux. Il doit bien se demander d'où viendra la prochaine attaque. On est encore moins indulgent envers un ancien confrère qui a tourné casaque.
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Entrer en guerre ouverte avec les médecins à l'aube d'une année électorale était un pari risqué pour un gouvernement qui a demandé qu'on le juge sur son bilan en matière de santé. La phalange médicale a démontré à maintes reprises combien elle pouvait être redoutable quand elle se met en branle.
Les sondages sont unanimes : dans un concours de crédibilité, les politiciens ne font tout simplement pas le poids face aux médecins. Quand viendra le temps de dresser le bilan du mandat libéral, qui la population va-t-elle croire ?
En d'autres circonstances, le premier ministre Charest ne serait peut-être pas mécontent de voir un rival potentiel perdre quelques plumes. Il n'a jamais digéré le débat sur l'emplacement CHUM, alors qu'il a été proprement roulé dans la farine par son ministre.
La grande différence avec ce qui est survenu en 1997 est que Jean Rochon n'était pas l'homme fort du gouvernement péquiste. Celui qui le remorquait était Lucien Bouchard. Cette fois-ci, rares sont ceux qui vont appuyer le PLQ parce qu'ils trouvent Jean Charest formidable. Si on ne peut plus se fier à Philippe Couillard, qui d'autre au gouvernement peut bien donner envie de voter libéral ? Honnêtement, qui ?
Pas plus que ne l'était ce pauvre Jean Rochon, M. Couillard n'est responsable des choix budgétaires de son gouvernement. Ce n'est pas sa faute si les réinvestissements promis avant les élections du printemps 2003 n'ont pas été au rendez-vous, mais il faut bien que quelqu'un paie.
Après les élections de 1998, M. Bouchard n'a pas hésité à virer «le meilleur ministre de la santé que le Québec ait jamais eu». Peu importe le résultat des prochaines élections, M. Couillard doit parfois se demander ce que l'avenir lui réserve.
mdavid@ledevoir.com


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