La diversion

Dans le fond, l’affaire Airbus, c’est un peu comme le scandale des chemins de fer canadien 150 ans plus tard

Chronique de Louis Lapointe



L’enquête de la GRC sur les présumées commissions illégales versées dans
l’affaire Airbus, la venue de Jean Charest en politique provinciale, la
menace de partition du Québec, la décision de la Cour Suprême sur la
sécession du Québec, la loi sur la clarté, la démission de Lucien
Bouchard, son embauche dans un grand cabinet d’avocats canadien et le
scandale des commandites, l’explosion de l’information spectacle à
Radio-Canada sont tous des événements majeurs et concomitants dans
l’histoire du Canada, survenus dans les cinq ans suivant le cataclysme
référendaire de 1995.
Il y a tellement d’acteurs dans ce nouveau téléroman se déroulant à la
Chambre des communes, qu’on ne peut en tirer aucune conclusion précise. Un
de ces acteurs est sans contredit Gérald R.Tremblay, avocat de Bryan
Mulroney, de Gesca et futur Bâtonnier du Québec. Bien qu’il fût un des
artisans du règlement concernant la poursuite de Bryan Mulroney contre la
GRC, son absence des médias n’est pas étonnante puisque, même si on
l’appelait à la barre, on ne pourrait rien en tirer, étant lié par le
précieux secret professionnel qu’il partage avec ses confrères. Dans cette
perspective, on ne peut que louanger les qualités de fin stratège de Bryan
Mulroney qui a pris la peine de s’adjoindre, non seulement les meilleurs
avocats et conseillers, mais également des gens identifiés à Québécor et
Gesca pour régler le litige concernant l’enquête de la GRC. Luc Lavoie est
tellement habile, qu’il a même pris la peine de brouiller les pistes en
contredisant d’avance son ancien patron et ami.
Ainsi, nous ne pourrons probablement jamais savoir ce qu’il y avait
derrière cette entente hors cour négociée avec le gouvernement fédéral,
quel était le deal pour enterrer l’affaire. Le vrai deal, celui qui n’est
pas écrit. Dans le fond, l’affaire Airbus, c’est un peu comme le scandale
des chemins de fer canadien 150 ans plus tard, un scandale fondateur du
Canada moderne. Malheureusement, le plus important à son sujet ne peut pas
être dit ou écrit, donc ne sera probablement ni vu, ni connu de ses
contemporains. C’est un héritage laissé à l’Histoire. Tout comme le
scandale des commandites, il n’est pas sûr, non plus, qu’il entachera la
réputation des principaux acteurs politiques qui y ont participé. À preuve,
Sir Georges-Étienne Cartier est encore vu aujourd’hui comme un père de la
Confédération canadienne, pas comme un patriote de 1837 qui a retourné sa
chemise et profité de la construction du chemin de fer canadien pour
s’enrichir aux dépens des contribuables. De là à faire un parallèle avec
l’affaire Airbus, il n’y a qu’un pas.
Dans cinquante ans, les historiens qui auront l’avantage de bénéficier de
la distance et du temps écoulé et qui pourront, par surcroît, accéder à des
informations secrètes qui ne nous sont pas accessibles aujourd’hui, verront
certainement un lien entre tous ces évènements. Ils y verront la volonté
manifeste de l’establishment canadien d’empêcher la tenue d’un autre
référendum sur la souveraineté du Québec et d’y bloquer toutes velléités
d’indépendance coûte que coûte, l’unité canadienne étant un objectif
suffisamment important pour qu’on enfreigne quelques règles, entache
quelques réputations ou bouscule quelques carrières de premiers ministres.
Dans cette perspective, nous avons le choix d’y voir une comédie de
Molière où les plus vils reçoivent la bastonnade ou un drame shakespearien
où ce ne sont pas nécessairement les vrais coupables qui croupissent à la
tour de Londres avant de mourir la tête tranchée. Nous le savons tous, le
sort réservé aux acteurs du drame ou de la comédie qui se déroule devant
nos yeux ne changera rien au sens de l’histoire, parce qu’à travers
l’affaire Airbus, c’est l’histoire du Canada qui s’écrit.
Ainsi, lorsque Serge Ménard donne de la bastonnade à Bryan Mulroney et
amuse la galerie… de la presse, il joue le jeu de ses adversaires en
ajoutant à la diversion déjà initiée par Bryan Mulroney. Il attire le
regard du public sur le «quoi et le comment» alors que nous voudrions
savoir le «qui et le pourquoi».
Bryan Mulroney est un homme intelligent et pragmatique qui a développé
toute sa carrière sur le «qui», tout le monde le sait dans le milieu des
avocats. En entretenant les députés de la Chambre au sujet du «quoi», il a
tout simplement réussi à créer une diversion. En acceptant de s’aventurer
sur le terrain du «quoi», le Bâtonnier Serge Ménard a tout simplement joué
le jeu que lui proposait Bryan Mulroney et est tombé dans le filet que ce
dernier avait soigneusement préparé au cours des derniers jours avec ses
avocats en vue de son interrogatoire devant le comité de la Chambre. Une
analyse plus fine de la situation nous suggérerait probablement que c’est
Bryan Mulroney qui a gagné. Que je sache, la possession et les transactions
en billets de 1000$, pas plus que l’utilisation de coffrets de sûreté, ne
sont des infractions criminelles au Canada ou des éléments constitutifs de
présomptions à cet effet.
Serge Ménard et tous les autres députés de la Chambre savent ou devraient
savoir que l’histoire du Canada n’est pas une comédie de Molière où les
plus puissants sont ridiculisés à la suite de fourberies de petits amuseurs
publics, mais bien un drame shakespearien où le pouvoir sans mesure
autorise les plus grands scandales et récompense toujours les plus
méchants. Cependant, qu’on ne se trompe pas, si Serge Ménard incarnait bien
le rôle de Scapin, Bryan Mulroney n’avait rien d’un Richard III, il
ressemblait plus à une de ses victimes dont la tête ne tient plus qu’à un
fil. Le 13 décembre dernier, nous n’avons pas pu assister à la chute du
roi, puisqu’il n’était tout simplement pas là!
Louis Lapointe

Brossard
Le 14 décembre 2007
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Louis Lapointe534 articles

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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