Des politiciens invisibles

Chronique de Louis Lapointe



Dans les derniers jours de la campagne électorale provinciale de mars 2007, s'est tenu, dans la réserve algonquine de Notre-Dame-du-Nord située au coeur du comté de Rouyn-Noranda-Témiscamingue, un rendez-vous historique où les candidats de tous les partis avaient été invités à venir rencontrer la communauté algonquine du Témiscamingue. Cette réunion, à laquelle j'ai assisté, était présidée par le Grand Chef Lucien Wabononik.
Les chefs présents ont remercié les candidats qui avaient tous accepté l'invitation et ont unanimement émis le voeu que le prochain député provincial soit plus visible que ses prédécesseurs provinciaux, prenant exemple en cela sur son collègue fédéral Marc Lemay. Bien que les Premières Nations soient sous la juridiction fédérale, les territoires qu'ils occupent et revendiquent sont de juridiction provinciale. L'occasion est donc belle pour le gouvernement provincial de tisser de nouveaux liens avec cette communauté qui souhaite vivement se rapprocher des élus provinciaux.
Dans cette perspective, la thèse défendue dans le film de Richard Desjardins et de Robert Monderie -- Le Peuple invisible -- est justement que plus les Algonquins disposent d'un vaste territoire, plus ils sont prospères et autonomes, tant collectivement qu'individuellement. L'occupation du territoire est donc une des clés qui permettraient de résoudre le problème algonquin. Ainsi, on s'attendrait à ce que le gouvernement provincial saisisse la balle au bond et reconnaisse le plus rapidement possible le titre territorial algonquin et rétrocède en conséquence les territoires appropriés.
Or, les Algonquins revendiquent également le droit d'occuper certains territoires ancestraux qui ont été illégalement soumis à la Convention de la Baie-James à titre de territoires cris. Les Algonquins, n'étant pas partis de cette convention, n'ont jamais reçu les subsides qui correspondaient à ces territoires qu'ils avaient le droit d'occuper puisque ceux-ci ont été versés aux Cris. Les Algonquins sont donc doublement floués puisqu'ils ne peuvent occuper leurs territoires historiques et ne reçoivent pas les subsides qui y correspondent.
Nous aurons donc tous compris que les Algonquins revendiquent plus que des services, des équipements et des territoires désenclavés. En fait, leurs revendications portent aussi sur des droits territoriaux soumis à une convention à laquelle ils ne sont pas parties et d'argent versé aux Cris pour des territoires qui leur appartiennent. La réalité est donc plus complexe qu'elle semble l'être. Les Algonquins auraient la possibilité de contester la légalité de la Convention de la Baie-James, de mettre en péril certains projets d'Hydro-Québec sur ce territoire et de revendiquer rétroactivement des sommes qui auraient dû leur être versées à eux plutôt qu'aux Cris.
La menace de poursuites judiciaires est donc bien réelle, mais les Algonquins ont toujours eu de la difficulté à s'entendre entre eux. Ainsi, tout porte à croire que l'actuelle stratégie du gouvernement du Québec consiste à profiter de la principale faiblesse des Algonquins en tardant de régler les problèmes les plus criants de Kitcisakik. Il croit ainsi pouvoir échanger son intervention humanitaire visant à assurer le minimum vital à cette communauté, contre un règlement rapide et forcé du litige juridique qui pourrait survenir à la Baie-James. Voilà probablement pourquoi les politiciens sont si invisibles et ne sont pas au rendez-vous.
Mais rien n'est simple avec les autochtones; la faiblesse apparente des Algonquins est aussi une de ses forces. Comme ils tardent à s'entendre entre eux, le gouvernement du Québec ne peut s'attendre à un règlement rapide d'un éventuel litige concernant la convention de la Baie-James. Dans un pays où les entreprises de presse se comptent sur les doigts de la main, ce grand silence des politiciens nécessite forcément une forme de complicité des médias québécois qui ne semblent vraiment pas intéressés à éveiller la conscience des Québécois au sujet de ce tiers monde bien à eux.
Toutefois, si le gouvernement du Québec laisse dégénérer encore davantage la situation à Kitcisakik où Hydro-Québec exploite un barrage, cela pourrait bien finir par intéresser la communauté internationale et même certains lobbys chez nos voisins américains qui ont intérêt à faire mal paraître Hydro-Québec, la même chose étant déjà arrivée à la Noranda au début des années 80, justement à la suite de la sortie du film Noranda de Richard Desjardins. L'Australie alors avait bloqué des investissements de la Noranda sur son territoire parce que cette dernière était jugée mauvais citoyen corporatif.
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Louis Lapointe, Avocat et directeur de l'École du Barreau du Québec de 1995 à 2001

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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