Sortir du jeu

2006 textes seuls



Même après 25 ans de vie parlementaire, il y a encore des situations où on a l'air aussi gêné qu'à sa première période de questions. Louise Harel n'en menait pas large à l'Assemblée nationale le jour où le Conseil de la souveraineté a publié son «guide pédagogique» destiné aux écoles.

Sa question alambiquée traduisait bien son embarras : «Est-ce que le premier ministre reconnaît que le document est en vente libre, qu'il n'y a pas de fonds publics, qu'il n'y a pas d'inquisition à faire sur cette question et que nous, de l'opposition, nous recommandons aux enseignants de ne jamais présenter à leurs élèves un point de vue sans présenter le point de vue contraire ?»
Il faut croire qu'André Boisclair n'avait pas encore décidé si le PQ devait se dissocier clairement de Gérald Larose ou tenter de noyer le poisson. Même si la course à la succession de Bernard Landry a été éprouvante pour elle, Mme Harel disposait encore d'une certaine marge de manoeuvre l'automne dernier.
Coincée entre un chef tapi dans l'antichambre de l'Assemblée nationale et une leader parlementaire jalouse de ses prérogatives, son carré de sable est aujourd'hui bien exigu. Beaucoup trop pour une femme habituée à en mener large. Quand M. Boisclair fera son entrée au Salon bleu, l'automne prochain, quelle place pourrait lui convenir ?
Elle a vivement réagi aux conjectures portant sur son départ prochain. Ses remarquables états de service lui confèrent certainement le droit de choisir son heure, mais ceux qui la côtoient s'attendent à ce qu'elle annonce son départ en juin prochain. Même s'il était prévisible, celui de son amie Pauline Marois l'a beaucoup affectée.
***

Louise Harel a toujours affiché une passion et un dévouement qui lui ont valu le respect et même l'admiration de ses collègues des deux côtés de la Chambre ainsi que de ceux qui ont observé ses faits et gestes pendant toutes ces années.
Elle n'a jamais eu une vision romantique de la politique pour autant. «C'est un jeu d'émotion, un rapport de force où la règle consiste à ne pas se faire sortir du jeu», a-t-elle déjà expliqué.
Mme Harel y joue d'ailleurs fort bien. Il y a quelques années, elle avait été piquée qu'un collègue la qualifie de «brouillonne». Dans l'hommage qu'elle lui a rendu la semaine dernière, Diane Lemieux a plutôt expliqué qu'elle «gère la complexité». Personnellement, j'ai toujours pensé qu'elle compliquait les choses à dessein pour que ses adversaires s'y perdent.
Après Bernard Landry et Pauline Marois, dont la carrière a pris fin de façon abrupte, on a pourtant l'impression que c'est maintenant à son tour de «se faire sortir du jeu».
Même si sa fonction lui commandait de rester neutre, c'est un secret de Polichinelle qu'André Boisclair n'était pas son favori. Sachant cela, les partisans du futur chef sont restés d'autant plus sourds à ses rappels à l'ordre pendant la course à la direction du PQ.
Il saute également aux yeux que son comté d'Hochelaga-Maisonneuve conviendrait bien mieux au nouveau chef du PQ que les deux autres forteresses qui seront disponibles à l'automne. Les partisans de Pauline Marois et de Nicole Léger, dans Taillon et Pointe-aux-Trembles, ne seraient peut-être pas très motivés à faire campagne.
M. Boisclair n'est certainement pas le successeur dont rêve Mme Harel, mais ses commettants pourraient y trouver leur compte. Soit, on imagine mieux M. Boisclair sur le Plateau Mont-Royal, mais il n'est pas mauvais d'avoir un premier ministre pour député. Et si le PQ perd les prochaines élections, son chef ne s'éternisera sans doute pas à l'Assemblée nationale.
***
Il sera toujours temps de faire le bilan des réalisations de Mme Harel quand elle annoncera son départ. On peut cependant commencer à mesurer le vide que celui-ci créerait au PQ. Plus encore que son amie Pauline Marois, elle incarne les valeurs profondes qui ont présidé à sa naissance.
On a souligné avec raison les grandes mesures à caractère social pilotées par Mme Marois, notamment la création du réseau de garderies, mais Louise Harel a toujours été la plus intransigeante en ce qui a trait au respect des principes de la social-démocratie.
Jamais on ne l'a entendue remettre en question le rôle de l'État. Son progressisme ne souffre aucun compromis. Déjà, dans les années 70, elle tenait tête à René Lévesque dans les instances du PQ. Députée ou ministre, elle s'est montrée aussi intraitable avec ses collègues. À l'époque où il était ministre des Finances, Bernard Landry pestait contre celle qu'il appelait la mère Teresa de Montréal.
Il en va de même de la souveraineté. En 1984, aussi bien M. Landry que Mme Marois avaient accepté de prendre le «beau risque» du fédéralisme renouvelé avec René Lévesque. Pas Louise Harel, qui avait préféré quitter le gouvernement avec les Parizeau, Laurin, Léonard et compagnie.
Elle est entrée en politique uniquement à cause de la question nationale. Plus que tout au monde, sauf peut-être le bonheur de sa fille et de ses petits-enfants, elle souhaite voir le Québec devenir un État souverain. Contrairement à d'autres qui étalent leurs états d'âme, elle n'a jamais douté de cette nécessité.
Si elle est convaincue que la souveraineté est à nos portes, elle voudra certainement être de l'ultime combat. Si elle part, il faudra conclure qu'elle ne croit pas André Boisclair à la hauteur de ce défi.
Le plus extraordinaire chez Louise Harel, c'est que 25 ans de politique n'aient laissé aucune trace de cynisme. En revanche, elle est terriblement lucide.
mdavid@ledevoir.com


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé