La bibitte

PLQ-insatisfaction

Le premier ministre Charest a prouvé depuis longtemps qu'il a la couenne plus dure que la moyenne de ses congénères, mais encore faudrait-il qu'un peu de lumière apparaisse au bout du tunnel.
Quand il s'était retrouvé chef d'un parti réduit à deux députés à la Chambre des communes, en 1993, les choses ne pouvaient aller qu'en s'améliorant. Après la défaite de 1998, il lui suffisait de s'accrocher en attendant que joue la règle de l'alternance.
En ce troisième anniversaire de son arrivée au pouvoir, on a beau scruter l'horizon, il n'y a guère de motif d'espérer. Bien sûr, il y a André Boisclair, mais le chef du PQ, malgré ses défauts, a le grand avantage de ne pas traîner un bilan de plus en plus lourd.
Chaque semaine qui passe semble ajouter une nouvelle station sur l'interminable chemin de croix que parcourt M. Charest. À le voir peiner de la sorte, on en vient presque à lui souhaiter que ce supplice prenne fin.
Le collègue Denis Lessard, de La Presse, a pris l'excellente habitude de faire chaque semaine un compte rendu détaillé des réunions de plus en plus tumultueuses du caucus des députés libéraux. [Sa description du dernier échange entre Thomas Mulcair et la ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne->911], qui a eu le malheur de lui reprocher son manque de loyauté envers le chef, donne un aperçu saisissant du climat qui y règne ces jours-ci.
«Tes propos m'étonnent, Michelle, car toi-même a déjà dit devant moi que le parti avait un problème de leadership», lui a lancé M. Mulcair. La pauvre en est apparemment restée pétrifiée pendant que le premier ministre demeurait impassible. «C'était comme une bombe», a confié un témoin. Bonjour l'ambiance !
M. Charest a déjà tendance à se méfier de tout le monde. Cet épisode n'est rien pour apaiser sa paranoïa. Quand des députés se sentent autorisés à faire la critique systématique de l'action du gouvernement, c'est généralement le début de la fin.

***


«L'humeur est excellente. On est tous derrière le premier ministre», a déclaré sans rire le président du caucus, David Whissell, qui ne nous avait pas habitués à tant d'humour. Les dernières fois où il s'était adressé aux journalistes, c'était plutôt pour jouer les matamores auprès des contestataires. De toute évidence, cela ne les a pas beaucoup effrayés.
Après l'incident Courchesne-Mulcair, Pierre Paradis a crûment rappelé au premier ministre devant tous ses députés qu'il n'avait pas su profiter de la conjoncture favorable créée par l'arrivée d'un gouvernement conservateur à Ottawa. Là encore, M. Charest a encaissé le coup sans broncher.
L'incapacité chronique de ce gouvernement à retrouver un semblant d'estime est en voie de devenir une véritable curiosité scientifique, une espèce de bibitte rare qui confond les spécialistes. Le sujet sera même à l'ordre du jour du congrès de l'ACFAS, le mois prochain.
Pour alimenter les discussions, deux politicologues des universités Laval et McGill, François Pétry et Éric Bélanger, ont publié un texte dans lequel ils s'interrogent sur les raisons d'une insatisfaction aussi précoce, aussi profonde et aussi durable à l'endroit d'un gouvernement qui n'en est qu'à son premier mandat.
Après avoir dressé le bilan de ses réalisations depuis trois ans, ils ont calculé qu'il a déjà tenu 50 % de ses engagements électoraux. En faisant l'hypothèse que les mesures annoncées dans le dernier discours inaugural seront mises en oeuvre d'ici la fin du mandat, le taux de réalisation atteindrait près de 60 %. «Un chiffre somme toute respectable», estiment les deux chercheurs.
Conclusion : «Ce n'est pas tant dans les promesses non tenues ou dans le non-respect des valeurs libérales mais plutôt dans l'absence de délibération publique que réside, à notre avis, la principale source de déficit démocratique du gouvernement Charest et la principale cause de l'insatisfaction des Québécois à l'égard de ses réalisations.»

***


Pourtant, après une première année de déboires, le premier ministre semblait avoir compris l'importance de mettre la population dans le coup. Il s'était même découvert l'étoffe d'un «apôtre de la consultation».
Le problème est qu'il n'a jamais saisi la distinction entre consultation et marketing. Ou plutôt, il a toujours tenté de faire passer l'un pour l'autre. Le Forum des générations, qui se voulait le grand rendez-vous entre le gouvernement et la société civile, ne portait sur aucun projet précis. C'était simplement un échange d'intentions vertueuses.
La principale caractéristique de la bibitte est d'être cachottière. Ce gouvernement donne toujours l'impression d'essayer d'en passer une «p'tite vite» à la population : le Suroît, les subventions aux écoles juives privées, le mont Orford...
La commission parlementaire sur les augmentations de tarifs de l'assurance automobile, qui s'est réunie cette semaine, a donné un autre exemple de ces pitoyables combines qui sont devenues la marque de commerce du gouvernement.
Après avoir vainement tenté de convaincre le p.-d.g. de la SAAQ, John Harbour, de reporter les inévitables hausses après les prochaines élections, on a imaginé de les devancer pour éviter qu'elles surviennent en année électorale. C'était compter sans les députés libéraux -- encore eux ! -- qui ont déjà trop pâti des mauvais calculs de leur chef. Quand le pot aux roses a été découvert, M. Charest et son ineffable ministre des Transports, Michel Després, se sont mis à verser des larmes de crocodile sur le sort des pauvres automobilistes, sans parler des motocyclistes, victimes de technocrates sans coeur. Navrant.
La question est maintenant de savoir si le premier ministre sera toujours là pour fêter le quatrième anniversaire de son élection. On finit par se tanner des bibittes.
mdavid@ledevoir.com


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé