Le Canada de Stephen Harper (6)

2006 textes seuls



Sixième et dernier article d'une série intitulée " Qui est Stephen Harper ? "
Qui aurait parié, lors de la naissance du Reform Party en Alberta en 1987, qu'un de ses membres fondateurs deviendrait une vingtaine d'années plus tard premier ministre du Canada ? Qui aurait cru que les valeurs de la droite économique, sociale et religieuse seraient sur le point de devenir les valeurs dominantes du Canada? Pourtant, telle est bien la signification historique du discours du Trône prononcé aujourd'hui par le premier ministre Stephen Harper.
La transformation s'est opérée à la faveur du déplacement progressif du pouvoir économique de l'Est vers l'Ouest du pays. Pendant que Toronto n'a pas fini de célébrer d'avoir finalement supplanté Montréal comme métropole du Canada, son hégémonie est déjà contestée par Calgary et Vancouver.
À la faveur de l'explosion du prix des produits pétroliers, l'or noir est en train de changer complètement les données de l'économie et de la politique canadiennes. Il y a trente ans, lors du premier choc pétrolier, le premier ministre Trudeau avait voulu soumettre les intérêts pétroliers de l'Ouest aux besoins industriels de l'Ontario et du Québec. Mais l'ambitieuse politique de Trudeau est aujourd'hui honnie, les États-Unis ont sécurisé leurs approvisionnements en pétrole et en gaz naturel avec le traité de libre-échange et l'Alberta est jalousement assise sur un surplus budgétaire qui pourrait totaliser 10 milliards cette année.
L'évolution de la stratégie d'affaires de la famille Desmarais illustre les bouleversements survenus. Il est bien connu que Paul Desmarais a orchestré dans les bureaux de la Canadian Steamship Lines à Montréal la conquête du Parti libéral par Pierre Trudeau en 1968 et a dicté par la suite ses politiques économiques. Mais, après sa tentative avortée de prise de contrôle du Canadien Pacific au milieu des années 1980, Paul Desmarais s'est départi de ses intérêts industriels au Québec.
L'Europe est devenu son terrain d'investissements de prédilection et Power Corporation est un des actionnaires contrôlant, entre autres, la pétrolière Total et la compagnie Suez. Aujourd'hui, Power Corporation revient au Canada par l'intermédiaire de Total, impliquée dans l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta.
Il y a quelques semaines, Paul Desmarais avec son associé Albert Frère de Belgique, mettait la main sur Gaz de France par le biais de Suez, à la faveur de la privatisation du géant gazier français. En association avec Gaz Métro, Gaz de France pilote le projet de port méthanier Rabaska à Lévis qui a pour but d'alimenter la cote Est américaine en gaz naturel.
Faut-il se surprendre que les journaux de Gesca, propriété de Power Corporation, aient appelé à voter pour l'Albertain Stephen Harper, un ancien employé de la pétrolière Imperial Oil ?
Il y a vingt ans, le jeune Harper, disciple du gourou néolibéral Friedrich Hayek, rêvait d'un parti de la droite, épuré des Red Tories, pour modeler le Canada sur les expériences de Ronald Reagan et Margaret Thatcher.
Aujourd'hui, les idées de déréglementation, de privatisation, de baisse des impôts, de réduction de la dette, de diminution du rôle de l'État sont devenues les idées dominantes de la politique canadienne et québécoise.
Ces idées ont été propagées par une multitude de soi-disant instituts de recherche financés par l'industrie pétrolière en Alberta et d'autres groupes financiers ailleurs au pays. Les plus prestigieux, comme le Fraser Institute de Vancouver et son rejeton québécois, l'Institut économique de Montréal (IEDM), ont établi l'agenda politique avec la complicité des grands médias et étendent leurs tentacules dans les différents secteurs de la vie sociale.
Le fondateur de l'IEDM, Michel Kelly-Gagnon vient d'être nommé président du Conseil du patronat. Un ex-vice-président, Maxime Bernier, est le nouveau ministre de l'Industrie du cabinet Harper. Soulignons que le docteur Chaoulli est chercheur associé à l'IEDM.
Pour Stephen Harper, le Canada aurait pu prendre plus tôt le chemin tracé par les Reagan et Thatcher, n'eût été de la question du Québec. Il a accusé les Libéraux et, par la suite, le gouvernement Mulroney, de céder au chantage du Québec avec des concessions économiques et sociales. Il impute à cette approche le maintien anachronique d'un État-providence dans le nouveau contexte néolibéral.
Harper a toujours été un partisan de la ligne dure à l'égard du Québec. Il était contre les accords de Meech et de Charlottetown, contre la Déclaration de Calgary au lendemain du référendum. Il a déploré l'absence de fermeté du gouvernement fédéral lors du référendum de 1995, s'est prononcé contre toute reconnaissance de déclaration unilatérale d'indépendance du Québec, a brandi les menaces de partition et est le véritable père de la Loi sur la clarté.
Aujourd'hui, Stephen Harper doit faire montre de patience. Pour accéder au pouvoir, il a dû fusionner l'Alliance canadienne avec le Parti conservateur et accepter de mettre sous le boisseau un certain nombre de ses idées les plus conservatrices sur les questions économiques, sociales et constitutionnelles.
Stephen Harper sait qu'il doit décrocher une dizaine de sièges supplémentaires au Québec s'il veut être à la tête d'un gouvernement majoritaire. Il croit qu'une partie non négligeable du vote souverainiste est un vote conservateur qu'il pense pouvoir éventuellement rallier. Une fois majoritaire, il pourra aller de l'avant avec sa transformation du Canada.
Dans un important discours qu'il a prononcé, il y a deux ans, devant le groupe conservateur Civitas, il décrivait l'essentiel de sa philosophie et sa stratégie. Il rappelait l'existence de deux courants de pensée fondamentaux du XIXe siècle, le libéralisme économique classique tel que défini par Adam Smith et le conservatisme social classique élaboré par Edmund Burke. Les deux courants, précisait M. Harper, ont fusionné au XXe siècle pour contrer le socialisme.
Aujourd'hui, avec la chute du mur de Berlin et les révolutions thatchérienne et reageanienne, le conservatisme économique a triomphé, précisait Stephen Harper. Même les partis libéraux ou social-démocrates ont adopté les politiques de diminution du rôle de l'État, de privatisations et de libre-échange.
La lutte doit maintenant porter, déclarait-il, sur le terrain des valeurs sociales. Le véritable ennemi n'est plus le socialisme, mais le relativisme moral, la neutralité morale.
Le chef conservateur veut redonner plus de pouvoirs aux familles dans l'éducation des enfants, les appuyer par une législation sévère contre les jeunes contrevenants, et revaloriser l'institution du mariage en accordant plus d'importance aux valeurs religieuses.
"La politique extérieure du Canada doit également reposer sur les valeurs morales du bien contre le mal ", précisait-il. Une manifestation, selon lui, du neutralisme moral est la réticence de la gauche à combattre le terrorisme avec les moyens appropriés.
M. Harper est un habile politicien. Il a prévenu ses partisans de bien choisir le terrain des luttes à venir en s'assurant de ne pas diviser les rangs des conservateurs. "L'important, déclare-t-il devant le club Civitas, c'est d'aller dans la bonne direction, même si c'est lentement. "
L'aut'courriel n° 179, 4 avril 2006


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