Michael Sabia : l’homme des partenariats public-privé

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La Dépossession tranquille : Hydro-USA

Ce texte est le deuxième d’un dossier intitulé « Hydro USA »

Pour lire le premier  « Le Québec, batterie des États-Unis », cliquez ici.




Michael Sabia a piloté deux projets majeurs qui peuvent nous instruire sur sa gouverne future d’Hydro-Québec : la Banque de l’infrastructure du Canada qu’il a présidée et le Réseau express métropolitain (REM), lorsqu’il était PDG de la Caisse de dépôt et placement du Québec.


La Banque de l’infrastructure


Dans son livre The Sport & Prey of Capitalists. How the Riche Are Stealing Canada’s Public Wealth (Dundurn, 2019), la journaliste Linda McQuaig a dévoilé les tractations secrètes qui ont mené à la création de la Banque de l’infrastructure du Canada. Selon McQuaig, la conception de cette banque, telle qu’elle apparaissait dans la plate-forme électorale du PLC, a complètement été transformée après une rencontre à Davos, à la fin du mois de janvier 2016, entre Justin Trudeau et le financier Larry Fink, organisée par Dominic Barton.


Ce dernier était alors directeur général de la plus importante firme de consultation au monde, McKinsey & Company, qualifiée dans certains milieux d’«éminence grise du capitalisme». Fink était le PDG de BlackRock, le plus important gestionnaire d’actifs sur la planète, avec près de 6 960 milliards $US d’actifs à la fin du mois de septembre 2019.


D’après McQuaig, Trudeau a invité BlackRock à travailler secrètement avec des fonctionnaires du Conseil Privé à Ottawa à la redéfinition de la banque de l’infrastructure. La participation de BlackRock n’a été révélée qu’un an plus tard, grâce à une demande d’accès à l’information d’un journaliste.


En mars 2016, le ministre des Finances Bill Morneau a créé le Comité consultatif en matière de croissance économique avec pour mission d’élaborer «officiellement» le projet de banque et il a choisi Dominic Barton pour le présider. Il a nommé sur ce conseil aviseur Mark Wiseman, le PDG du Canada Pension Plan Investment Board (CPPIB) et Michael Sabia de la Caisse de dépôt et placement du Québec.


Peu de temps après ces nominations, raconte McQuaig, Larry Fink a embauché la femme de Wiseman comme responsable des affaires canadiennes de BlackRock. Deux mois plus tard, Wiseman démissionnait du CPPIB pour accepter un poste de direction au sein de BlackRock à New York.


À l’automne 2016, Larry Fink a réuni au luxueux Shangri-La Hotel à Toronto des représentants des plus importants fonds de placement au monde pour leur présenter la nouvelle Banque de l’infrastructure, rapporte Martin Lukacs dans son livre The Trudeau formula. Seduction and betrayal in an age of discontent (Black Rose Books, 2019). L’ensemble des participants représentait des actifs d’une valeur de 21 billions de dollars. Justin Trudeau était évidemment présent, flanqué par pas moins de neuf membres de son cabinet.


Trudeau leur a présenté l’énorme potentiel de cette nouvelle banque canadienne pour faciliter leurs investissements dans les infrastructures. Au terme de la rencontre, les commentaires étaient dithyrambiques, rapporte Martin Lukacs. «C’est sans précédent» s’est exclamé John Manley du Business Council of Canada. «Une opportunité qui ne se présente qu’une fois par génération», s’est enthousiasmé Dominic Barton. « Si le premier ministre prend cela en mains et mène le projet à terme, il va changer le futur de ce pays », a déclaré Kenneth Courtis, un ex-vice-président de Goldman Sachs.


Le ministre des Finances Bill Morneau a annoncé la création de la Banque de l’infrastructure du Canada dans son budget de 2017, soit dix-huit mois après la rencontre entre Trudeau et Fink.


Linda McQuaig rapporte que les fonds de pension comme BlackRock sont à la recherche de placements à faibles risques et procurant de bons rendements, d’où leur intérêt pour les infrastructures (routes et ponts à péage, travaux d’aqueducs et d’égouts, réseaux de distribution d’électricité ou de transport en commun).


C’est ce que confirmait Michael Sabia au Toronto Board of Trade. « Pour des investisseurs spécialisés dans le long terme, les offres d’investissements dans les infrastructures ne sont pas faciles à trouver aujourd’hui; un investissement stable avec un retour entre 7% et 9% avec peu de risques de pertes – c’est exactement ce dont nous avons besoin pour répondre aux besoins à long terme de nos clients. »


La Banque de l’infrastructure a cette particularité que le gouvernement détient une participation minoritaire, mais assume tous les risques. Advenant qu’un projet soit déficitaire, le gouvernement fédéral prend le relais et rembourse l’investisseur privé. Une réserve de 21 milliards $ est prévue à cet effet, rapportait, lors de sa création, notre collaborateur, le député bloquiste Gabriel Ste-Marie.


Le REM


Le modèle qui a inspiré la mission de la Banque de l’infrastructure du Canada est connu, puisqu’il a été mis en œuvre par la Caisse de dépôt, alors présidée par le même Michael Sabia. Ce modèle, c’est le Réseau électrique métropolitain (REM), qui a été le premier investissement de la Banque de l’infrastructure. Rappelons en quoi ce modèle consiste.


Le REM est le plus gros projet de privatisation de l’histoire du Québec, comme l’écrivait Mathieu Vick du Service de recherche du SCFP. Alors qu’un système de transport en commun traditionnel est habituellement planifié, financé, opéré, entretenu et détenu par le secteur public, c’est plutôt la Caisse de dépôt (CDPQ), un acteur motivé par le profit, qui est responsable de l’ensemble du projet. Celui-ci est en effet financé à un taux d’intérêt de huit pour cent, soit le rendement minimum assuré à CDPQ Infra, alors que le gouvernement provincial pourrait obtenir un taux de trois ou quatre pour cent. Une étude de l’IRÉC a aussi démontré que la facture annuelle de 500 millions $ sera refilée aux municipalités. 


Michael Sabia a déclaré être favorable à des partenariats public-privé avec Hydro-Québec. Rien de quoi rassurer ceux qui craignent une privatisation en douce de ce fleuron québécois.


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La feuille de route de Michael Sabia


Michael Sabia est né à St-Catherines en Ontario. Il a épousé Hilary Pearson, la petite-fille de l’ancien premier ministre Lester B. Pearson. Il a occupé un certain nombre de postes de direction dans la fonction publique fédérale du Canada pendant les années 1980 et au début des années 1990, y compris celui de sous-secrétaire du Cabinet du Bureau du Conseil privé.


Dans les années 1990, son superviseur, Paul Tellier, greffier du Conseil privé, a quitté le service public pour assumer la présidence du Canadien National, qui était alors une société d’État. Il a persuadé Sabia de le suivre pour l’aider dans la privatisation du CN. Sabia y a occupé des postes de direction, y compris celui de directeur financier.


En 1999, Sabia quitte le Canadien National pour rejoindre Bell Canada (BCE). Il devient chef de la direction en 2002. En 2007, Bell annonce qu’à compter de 2012, les employés qui prendront leur retraite ne bénéficieront que d’une version allégée des avantages sociaux normalement offerts. Et, à compter de 2016, c’est l’ensemble des avantages sociaux qui sera aboli pour ceux qui prennent leur retraite. Cette décision s’applique à tous les employés, syndiqués ou non, dans les compagnies Bell, Bell Aliant et Connexim.


Sabia quitte Bell en juillet 2008. Il est nommé PDG de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) le 13 mars 2009. À la surprise générale, il quitte le 1er février 2020, soit un peu plus d'un an avant la fin de son mandat se terminant en 2021. Il assume le jour même le poste de directeur du Munk School of Global Affairs & Public Policy de l'Université de Toronto pour un mandat de cinq ans. En avril 2020, il est nommé président du conseil d'administration de la Banque de l'infrastructure du Canada. Le 14 décembre 2020, il devient sous-ministre des Finances du Canada.


En 2017 et 2018, il participe aux réunions du Groupe Bilderberg. Souvent présenté comme un gouvernement parallèle, le forum annuel de Bilderberg est une rencontre entre les dirigeants des multinationales les plus importantes et les figures politiques clés des pays occidentaux, afin de discuter ensemble des grandes problématiques internationales.