Le bilinguisme pour tous

Une certaine «franglophonie» émerge au Québec, selon certains chercheurs

PQ et bilinguisme

Québec -- Tandis que la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, dévoilait une série de mesures pour améliorer la qualité du français des élèves du réseau public francophone, Pauline Marois déplorait la piètre connaissance de l'anglais d'un grand nombre de Québécois. Tous les Québécois doivent être bilingues, estime Mme Marois. La chef du Parti québécois pourrait regarder du côté de l'école anglaise, qui parvient beaucoup mieux à enseigner l'autre langue aux jeunes anglophones que l'école française ne le fait avec l'anglais. Quoi qu'il en soit, de plus en plus de Québécois sont bilingues. On assise même, selon les chercheurs, à l'émergence d'une «franglophonie».
Dans l'ensemble du Québec, 36 % des francophones ont une connaissance de l'anglais. À Montréal, c'est la moitié des francophones qui sont capables de parler l'anglais. Toutes proportions gardées, davantage d'anglophones ont une connaissance de la langue de Molière: près de 70 % des anglophones du Québec se disent bilingues, un pourcentage qui grimpe à 80 % chez les jeunes anglophones. C'est tout un revirement par rapport à la situation qui prévalait il y a 30 ou 40 ans, alors que les deux tiers des anglophones de Montréal ignoraient le français.
Pour atteindre l'objectif que s'est fixé Pauline Marois pour les francophones, il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Le moyen qu'elle propose pour y arriver, c'est une forme d'immersion en anglais. C'est justement ce que pratique avec succès le réseau des écoles anglaises de Montréal.
Plusieurs écoles primaires anglaises offrent de l'immersion en anglais de la maternelle à la troisième année: 60 % de l'enseignement est donné en français. Il existe aussi des écoles bilingues où l'enseignement se fait dans les deux langues à parts égales. D'autres écoles offrent de façon conventionnelle des heures de cours, un total de sept heures par semaine qui se partagent entre la langue seconde, l'enseignement moral et les arts. C'est cette formule qu'appliquent les écoles françaises.
Le gouvernement estime qu'il est plus important pour les anglophones d'apprendre le français que pour les francophones d'apprendre l'anglais. Après tout, le français, c'est la langue commune. C'est pour cette raison que le régime pédagogique du ministère impose 100 heures d'anglais langue seconde pour l'année scolaire et 300 heures de français langue seconde au premier cycle du secondaire (première et deuxième secondaire) et, pour la troisième secondaire, 100 heures d'anglais langue seconde et 150 heures de français langue seconde. À la fin du secondaire, les francophones suivent le même nombre d'heures de cours de langue seconde, soit 100 heures. En somme, les anglophones ont beaucoup de cours de français.
Qui plus est, les écoles anglaises ne se limitent pas au diktat du ministère et offrent davantage d'heures de français, notamment en immersion.
Selon une étude de Jack Jedwab, de l'Association d'études canadiennes, tirée des données du recensement de 2006, une majorité de Montréalais anglophones apprennent le français à l'école primaire. Ainsi, c'est une proportion de 68 % des élèves de cinq à neuf ans qui ont une connaissance du français. Chez les Montréalais francophones, cette proportion n'est que de 11 %. Ils apprennent l'anglais plus tard, non seulement au secondaire mais aussi au cégep et à l'université.
Comme le souligne Jean-Pierre-Proulx, de l'Université de Montréal, les Québécois francophones apprennent souvent à vraiment parler l'anglais à l'extérieur de l'école, grâce à une forme d'immersion: au travail, lors de stages au Canada ou à l'étranger, pendant des voyages, etc.
Il faut aussi noter que le bilinguisme n'est pas très répandu, ni très utile sans doute, dans certaines régions «pure laine». C'est le cas du Saguenay, par exemple, où 18 % de la population a une connaissance des deux langues.
Selon Patricia Lamarre, professeur à la faculté d'éducation de l'Université de Montréal, le rapport qu'entretient la communauté anglophone avec la langue française -- ainsi que la façon dont elle conçoit sa propre identité -- est en profonde transformation. Cette communauté ne se voit plus comme un groupe majoritaire. Qui plus est, pour la très grande majorité de ses membres, parler français est incontournable. Ce serait trop dire que tous les jeunes anglophones savent parler français couramment, mais la quasi-totalité peut «interagir» en français avec aisance, écrit Mme Lamarre dans un texte qu'elle a publié l'an dernier.
«À Montréal, les frontières traditionnelles semble être en train de s'estomper, que ce soit en matière d'identité linguistique et culturelle, de séparation institutionnelle ou de répartition géographique de la population [la traduction est de nous]», écrit-elle. «Une nouvelle génération de Montréalais [...] n'est pas seulement bilingue mais aussi biculturelle.» Selon l'universitaire, il existe une difficulté de plus en plus grande de définir son identité en fonction «de traits linguistiques traditionnels». Selon les calculs de Jack Jedwab, il existerait 750 000 Québécois à la fois francophones et anglophones ou encore allophones, francophones et anglophones.
De mère immigrée anglophone et de père québécois francophone, Patricia Lamarre se qualifie de «franglophone». Elle est passée de l'école française à l'école anglaise, et vice-versa, pour aboutir, pour l'heure, à l'Université de Montréal. Elle s'exprime en français avec un léger accent anglais. «Je fais des fautes», avoue-t-elle.
Mais s'il est fréquent d'entendre des vocables comme «Italo-Québécois» ou «Haïtien de Montréal», il est beaucoup plus difficile pour quelqu'un de dire qu'il est franglais, fait observer Mme Lamarre.
Des critiques acerbes
Pauline Marois a suscité bien des critiques avec sa proposition de faire en sorte que tous les Québécois soient bilingues au sortir de l'école secondaire. Mario Beaulieu, du Mouvement Montréal français, s'élève contre cette «bilinguisation» du Québec. S'il y a une pression de la part de la population en faveur de l'apprentissage de l'anglais, «c'est que l'anglais est devenu une langue de prestige», souligne-t-il.
«Si Mme Marois avait pris une telle position il y a 20 ans, on aurait pu être 20 000 dans la rue», avance Gilles Rhéaume.
Grand défenseur de la langue française depuis des décennies, Gilles Rhéaume estime que les Québécois ont longtemps eu un rapport paradoxal avec l'anglais. «Nous avons des préjugés contre l'anglais. C'est la langue du peuple dominant. On a des blocages», estime-t-il. Il existe chez les Québécois une résistance à l'apprentissage de l'anglais. D'un autre côté, le bilinguisme est perçu comme une vertu et, à l'instar de Mme Marois, on se désole de mal parler l'anglais. «S'il y a un domaine dans lequel nous sommes encore colonisés, c'est celui de la langue», croit Gilles Rhéaume.
Mais le rapport à la langue est en train de changer, reconnaît-il. «C'est très différent chez les jeunes.» Il faudra 50 ans pour que les effets véritables de la loi 101 se produisent, avait prédit Camille Laurin. Ces effets semblent se manifester un peu plus rapidement.
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