Full bilingue!

PQ et bilinguisme

Les Québécois ont une étrange façon de parler de bilinguisme. Dans la plupart des pays du monde, le bilinguisme exprime la réalité suivante: un peuple parle d'abord sa langue et la parle bien, avec tout son vocabulaire et toutes ses subtilités. Puis, il en apprend une seconde, qu'il possédera plus ou moins bien, selon le cas. Tous apprendront les bases de cette langue seconde à l'école, mais seulement un certain nombre la parleront très bien, tout simplement parce qu'ils seront les seuls à en avoir vraiment besoin.
Comme dans la plupart des matières, l'école a ici pour rôle d'offrir à chacun des bases essentielles et une initiation culturelle qu'on développera ensuite selon ses désirs et ses besoins. L'école ne forme pas plus de géographes et d'historiens que de «parfaits bilingues». De ce point de vue, il faut tout de même constater que les Québécois sont déjà parmi les personnes les plus bilingues du monde. C'est d'ailleurs une des raisons du succès étonnant qu'ils connaissent à l'étranger, où je n'en ai jamais rencontré -- et j'en ai vu quelques-uns -- en mal de connaître l'anglais.
Mais il semble que cette conception ne suffise pas à ceux qui n'ont de cesse de vouloir bilinguiser toujours un peu plus le Québec. D'ailleurs, ceux-là disent rarement «bilingue» ou «langue seconde». Ils préfèrent parler de «parfait bilingue».
Ce bilinguisme prétendument «parfait» est pourtant assez rare dans le monde. Il est très répandu en Afrique, là où les langues européennes ont imposé leur domination et sont par la force des choses devenues des langues véhiculaires qui permettent aux ethnies de communiquer à l'intérieur des frontières arbitraires que le colonialisme a laissées.
Mais ce bilinguisme idéalisé est aussi souvent brandi comme une idéologie là où la langue est l'enjeu d'un combat politique. C'est le cas de la Flandre, de la Catalogne et du Québec, où on entonne régulièrement le couplet du bilinguisme sur l'air de Quand les hommes vivront d'amour. Or sous ces airs sirupeux se cache la plupart du temps un combat pour la métropole.
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Dans son bureau de Bratislava qui croulait sous les livres, le vieil historien Lubomir Liptak m'a un jour expliqué comment les Slovaques étaient arrivés tard sur la scène de l'histoire. La première bible traduite dans leur langue ne date que du XIXe siècle. Le combat des Slovaques sera en grande partie celui de la conquête linguistique de Bratislava, devenue Pozsony à cause de la domination hongroise. Ce combat n'a pas toujours été pacifique. Mais on peine à croire aujourd'hui que cette ville située à 60 kilomètres de Vienne a été majoritairement hongroise.
Les Flamands aussi ont connu un éveil tardif. C'est la raison pour laquelle ils n'ont jamais pu reconquérir leur capitale, Bruxelles, pourtant située en plein territoire flamand. Le français, qui jouit de la proximité de la France, est si dynamique que la ville continue toujours à gruger lentement la banlieue flamande. Même la force économique flamande, qui surpasse de loin celle des Wallons, n'y peut rien. Voilà qui explique l'extrême sensibilité des Flamands sur ces questions.
En Catalogne, Barcelone est aussi l'objet d'un combat linguistique de tous les instants. Une lutte que la Catalogne a peut-être perdue dans les années 60 et 70 lorsque des millions de travailleurs du sud parlant le castillan (l'espagnol) sont venus s'y installer. Avec leurs descendants, ils représentent aujourd'hui la moitié de la population catalane, aussi irréversiblement bilingues que les Acadiens. Ce n'est pas le cosmopolitisme à la mode ou l'ouverture sur le monde qui expliquent ce «bilinguisme parfait» mais un rapport de force que les Catalans tentent désespérément d'infléchir.
À ce propos, quelle ironie d'entendre cette semaine Mario Dumont se pâmer d'admiration devant le nationalisme catalan, qui n'a jamais pu arracher le quart des pouvoirs que possède le Québec! Mais peut-être le tigre se rêve-t-il parfois en simple chat domestique. Le chef de l'opposition a même trouvé le moyen d'ignorer une des rares initiatives catalanes qui pourraient nous inspirer. En effet, la Catalogne ne pousse pas le masochisme jusqu'à financer elle-même son assimilation. Elle applique ses lois linguistiques de la maternelle au lycée (cégep) et les immigrants n'ont d'autre choix que d'envoyer leurs enfants dans des lycées publics catalans. Pas de clause Canada en Catalogne!
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Mais la désinvolture des élites est parfois sans limites. En 2000, il avait fallu que le linguiste français Claude Hagège vienne à Montréal affirmer que l'enseignement de l'anglais en première année au Québec était «une catastrophe totale». Ce grand défenseur du multilinguisme européen qui prêche le bilinguisme partout dans le monde avait longuement expliqué à votre serviteur et dans les pages de ce journal que l'anglais en première année donnait aux immigrants le signal qu'il n'y avait pas d'avenir au Québec hors du bilinguisme.
Mais il arrive qu'il faille répéter ce qui a déjà été dit. Relisons ce qu'écrivait l'ancien rédacteur en chef du Devoir, André Laurendeau. Cet homme cultivé mort trop tôt savait de quoi il en retournait puisqu'il présida dans les années 60 la célèbre Commission sur le bilinguisme et le multiculturalisme, que Pierre Trudeau devait mettre sur une tablette. Selon André Laurendeau, le bilinguisme des institutions canadiennes n'avait de sens que s'il s'appuyait «sur deux unilinguismes» forts, sans quoi, disait-il, «le bilinguisme est une situation transitoire qui aboutit à l'unilinguisme du plus fort et du plus nombreux». Les propos de notre ancien directeur n'ont pas vieilli.
Il faut beaucoup de culot pour affirmer que le «bilinguisme parfait» est essentiel aux Québécois afin qu'ils s'ouvrent à d'autres cultures. Les Flamands, déjà bilingues à 50 %, ont-ils besoin de plus de français pour savoir que le monde existe? Et les Québécois ont-ils besoin de plus de culture anglo-saxonne? Ébranlée par une réforme qui prêche l'ignorance, incapable d'enseigner l'histoire à chaque année du secondaire, désertée par la littérature, l'école québécoise n'a-t-elle pas d'autre priorité que d'offrir des cours d'immersion à une population qui a déjà plus d'occasions d'apprendre l'anglais que partout ailleurs dans le monde?
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crioux@ledevoir.com


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