Travail: léger progrès du français

Les conclusions de Statistique Canada seront confrontées dès aujourd'hui aux chiffres de l'OQLF

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Recensement 2006 - langue de travail

S'il perd de la vitesse à la maison, le français semble en gagner au travail. Des chiffres dévoilés hier par Statistique Canada montrent en effet que l'usage du français au boulot est de plus en plus populaire au Québec, alors qu'on notait en décembre un recul historique de l'utilisation de cette langue dans les chaumières.
Tirées du recensement 2006, les données de Statistique Canada (SC) seront soumises à une épreuve des faits dès aujourd'hui. L'Office québécois de la langue française (OQLF) dévoilera alors finalement son bilan quinquennal et la fameuse étude qu'il a commandée pour dresser un portrait exhaustif de l'état de l'usage du français au travail à Montréal.
Toutefois, si l'on se fie aux conclusions tirées par SC de l'étude de deux questions posées aux Canadiens lors du dernier recensement, la crainte que la diminution observée du nombre de Québécois de langue maternelle française amène une baisse de l'usage du français au travail semble non fondée.
SC donne plutôt un son de cloche positif. Le sixième volet du recensement montre que l'utilisation du français est légèrement à la hausse au Québec chez les travailleurs immigrants (65 % en font leur langue de travail la plus utilisée, contre 63 % il y a cinq ans). Les immigrants allophones sont aussi de plus en plus nombreux à utiliser le français (63 % contre 60 %), tout comme les travailleurs anglophones (68 % contre 65 %).
À Montréal, coeur de l'enjeu, Statistique Canada observe que la situation est globalement demeurée la même entre 2001 et 2006. À l'échelle de la province et de tous les travailleurs, ce sont donc 94,3 % des Québécois qui utilisent le français d'une manière ou d'une autre au travail. Il y a cinq ans, c'était 94,1 %. Ceci n'empêche pas que plus de 40 % des travailleurs ont aussi à utiliser l'anglais au travail.
«Il y a une augmentation de l'utilisation du français partout et pour tous les groupes, dit Réjean Lachapelle, directeur de la division des études démo-linguistiques à Statistique Canada. Mais ce sont surtout les changements notés chez les immigrants qui ont un impact.»
Il y a cinq ans, SC avait relevé que les immigrants récemment arrivés étaient pratiquement aussi nombreux à travailler en anglais qu'en français. Or «cette tendance à la baisse a été renversée cette année, indique M. Lachapelle. Les nouveaux immigrants connaissent davantage le français parce qu'ils proviennent de la France, de l'Afrique du Nord, d'Haïti... C'est un élément qui joue en faveur du français.»
À Québec, la ministre de la Culture et des Communications, Christine St-Pierre, a qualifié de «fort encourageantes» ces données. «On voit qu'il y a une progression du français. C'est donc la preuve que ce qui est fait avec la Charte de la langue française depuis 30 ans, tous les efforts qui ont été mis depuis 30 ans, c'est la preuve que ça porte fruits», a-t-elle dit au cours d'un point de presse. Mais «il faut continuer à être vigilants, il faut continuer à travailler fort», a ajouté Mme St-Pierre.
La ministre a toutefois indiqué n'avoir aucune intention de proposer de modifier la Charte de la langue française. Pas question, par exemple, d'obliger les plus petites entreprises -- de 10 à 49 employés -- à se franciser, comme le propose le Parti québécois. La ministre rendra public à la fin du mois un plan d'action qui suivra le rapport de l'OQLF.
Ses cibles pour le taux d'usage du français au travail, c'est «le maximum», a dit Mme St-Pierre. Pour la ministre, il faut convaincre les entreprises qu'utiliser le français, «ça peut être rentable dans le contexte de la mondialisation. Il y a 200 millions de personnes qui parlent français dans le monde». Quant aux immigrants, ce qui importe, «c'est de développer cette grande fierté et le fait que c'est rentable et très, très utile» de parler français, estime-t-elle.
Toutefois, pour le leader parlementaire de l'opposition officielle, Sébastien Proulx, «une lente progression, ce n'est pas la panacée». Le député adéquiste croit qu'il faut attendre de prendre connaissance du rapport de l'OQLF avant de «crier victoire». Il a noté que «la moins bonne nouvelle, c'est la langue parlée à la maison».
Critiques
Plusieurs spécialistes ont d'ailleurs noté hier qu'il était nécessaire d'attendre à aujourd'hui avant de pouvoir dresser un bilan éclairé de la situation du français au Québec et à Montréal. À la lecture des données de Statistique Canada, le linguiste Jean-Claude Corbeil a surtout noté les zones d'ombre.
Par exemple, il soulève le fait «qu'on ne demandait pas dans les questions du recensement la fonction occupée par le répondant. C'est un peu embarrassant. Un ingénieur d'Hydro-Québec peut passer sa journée à parler anglais au téléphone s'il traite avec les États-Unis. Il va répondre qu'il parle surtout anglais. Mais c'est une conséquence de sa fonction et ce n'est pas la langue de l'entreprise. Il faut faire attention.»
Pas du tout enthousiasmé par les données d'hier, le président de Montréal français, Mario Beaulieu, retient principalement «la stagnation observée à Montréal». «Les hausses qu'on voit sont attribuables à la sélection des immigrants, dit-il. Ce n'est pas un reflet de l'efficacité de la loi 101. Au contraire, pour s'assurer d'avoir de bons résultats, on a recours à une immigration choisie. Ça veut dire que, si on modifie le flux migratoire, les problèmes réapparaissent.»
Pour sa part, Charles Castonguay, mathématicien et spécialiste de la démo-linguistique à l'Université d'Ottawa, avait un long cortège de critiques à adresser à Statistique Canada: pour lui, pas question de tirer des conclusions avant d'avoir lu les documents de l'OQLF.
«Il y a beaucoup de lacunes dans ce qu'on a présenté [hier], estime M. Castonguay. Je n'ai pas vu d'informations pertinentes sur la situation dans la grande région de Montréal. Or c'est là que se trouve le problème. C'est facile de noyer le poisson en agrandissant trop [les résultats].»
M. Castonguay estime notamment que, pour avoir des résultats valables, il faut vérifier dans quel contexte est utilisé le français ou l'anglais au travail. «Est-ce que le répondant qui utilise régulièrement l'anglais le parle avec son patron, avec ses subalternes, ou avec des clients? Il nous faut ces informations pour obtenir un portrait statistique précis. Pour l'instant, on ne sait pas trop à quoi attribuer les progrès enregistrés. Et les variations qu'on observe sont faibles et peu significatives dans ce contexte.»
Avec la collaboration de Robert Dutrisac


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