Lucien Bouchard et Mario Dumont sur le fil de l’histoire

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Le référendisme a placé le Québec dans une faiblesse historique et la nation dans le déclin.


Le mois d’octobre 1995, Lucien Bouchard et Mario Dumont l’ont passé côte à côte à sillonner le Québec dans un climat d’effervescence électrique. Vingt-cinq ans plus tard, ils reviennent sur ce moment charnière de l’histoire de la province.



Il y a un côté quasi mystique à la légende qui entoure l’effet provoqué par Lucien Bouchard sur la campagne référendaire de 1995. Mais Mario Dumont était aux premières loges pour le mesurer — il partageait les mêmes scènes que lui. Et l’image qui lui est restée est celle d’un « souffle sur de la braise ». L’embrasement qui a suivi a failli changer le destin du Québec — et du Canada.


Mario Dumont s’anime sur son fauteuil : « Tout à coup, il y a une étincelle : une action majeure, un changement de discours, un nouvel optimisme. Et tu te rends compte que c’était de la braise — les gens pour le Oui avaient le goût qu’il se passe quelque chose. La braise dormait. Ça n’a pris que ça : un élan, un nouveau leader plus charismatique… Mais c’était un souffle sur une braise qui était là. »


À quelque deux mètres sur sa droite au milieu de la salle de rédaction quasi déserte du Devoir, Lucien Bouchard renchérit : la braise « ne s’est pas inventée cette journée-là ». Dans les cendres autour, il y avait de l’échec de l’accord du lac Meech (1990) ou de celui de Charlottetown (1992), notamment.


« Mais c’est parti, répond Mario Dumont, et tu as porté ça, et en 24 heures on n’avait plus la même campagne. […] Le monde était juste en attente d’une étincelle. Le lendemain, les gens criaient dans les rassemblements : “On va gagner !”»


Pour souligner le 25e anniversaire du référendum de 1995, Lucien Bouchard et Mario Dumont ont accepté une invitation du Devoir : celle de se prêter à une discussion d’une heure (filmée et disponible sur nos plates-formes numériques) pour revenir sur une campagne qu’ils ont menée ensemble. On le constatera rapidement : le temps qui a passé depuis n’a que renforcé l’admiration mutuelle qu’ils se portent.


Deux communicateurs hors pair. Deux points de vue de l’intérieur sur une campagne qui, jusqu’au 7 octobre 1995, n’allait — de leur propre aveu — nulle part.


Les clés de l’autobus


Au départ, c’est le premier ministre Parizeau qui tenait le gouvernail du camp du Oui — qui regroupait M. Dumont, jeune chef de l’Action démocratique du Québec, et M. Bouchard, chef du Bloc québécois et de l’opposition officielle à Ottawa. « La première journée où j’ai occupé l’autobus [de campagne], je n’en revenais pas de ce que je voyais autour de moi, se rappelle Mario Dumont. J’avais dit [à des journalistes] que j’avais l’impression que les gens qui travaillaient pour le Oui étaient une gang de losers. »


Pendant que la campagne dirigée par M. Parizeau baignait dans la morosité, le politicien le plus populaire du Québec, Lucien Bouchard, récent miraculé d’une bactérie mangeuse de chair, était accaparé par les travaux parlementaires à Ottawa. « Je devais être à la période de questions, puis je faisais le soir des routes de gravelle [dans les environs]… C’est M. Parizeau qui dirigeait, c’est ça qui était prévu. Alors ç’a été comme un coup de tonnerre. »


Quoi donc ? Cette idée de Jacques Parizeau de nommer, à trois semaines du vote, Lucien Bouchard « négociateur en chef » du Québec pour les futures négociations avec le Canada. Plus concrètement, il lui cédait aussi la direction de la campagne — de même que les clés de l’autobus.


Tout a changé à partir de là. Le charisme de Lucien Bouchard fait un malheur — un souffle sur la braise. Aujourd’hui, ce souvenir enflamme les deux anciens politiciens.


— Mario Dumont : « Nous on poussait là-dessus, parce que c’était plein de bon sens [de nommer M. Bouchard à la tête du Oui]. C’était la meilleure idée du monde. Ç’a été instantané. Ç’a été fait un samedi, et le lendemain… »


— Lucien Bouchard : « … La première sortie qu’on a faite [après l’annonce] à mon souvenir, on était sur la rue Mont-Royal. On s’est arrêtés à la station de métro. Je pense que j’étais monté sur une plate-forme, et j’avais fait un discours. Et là j’avais eu ma révélation. C’était incroyable, les gens ! Il s‘était ramassé de façon instantanée des centaines de personnes, et je voyais… C’était incroyable ! »


— Mario Dumont : « Mon souvenir, moi, c’est Kingsley Falls dans les Cantons-de-l’Est, c’était le premier rassemblement [après] et ce n’était plus la même campagne. C’était plein plein plein… »


— Lucien Bouchard : « Tu étais allé voir le musée Bombardier, te rappelles-tu ? »


— Mario Dumont : « Oui, c’est ça. On est arrivés là, il y avait du monde dans la cour, partout, on n’arrivait pas à rentrer dans la salle. »


— Lucien Bouchard : « Non, on n’arrivait pas à rentrer ! »


— Mario Dumont : « On n’avait rien vu de semblable… »


« Frénésie »


Vingt-cinq ans plus tard, M. Dumont — animateur et chroniqueur pour Québecor — se rappelle surtout cette « frénésie » lorsqu’il repense à octobre 1995. « Ces trois semaines-là, c’était sans comparable. […] Une frénésie exceptionnelle, un intérêt exceptionnel. Ça a voté à plus de 93 % ! Ça, c’est peut-être la plus belle chose que je retiens du référendum : un acte sans précédent de démocratie… »


Mais un mot jaillit de la bouche de Lucien Bouchard pour résumer le sentiment qui émerge en lui à l’évocation du référendum : regret. « Beaucoup de regrets, dit-il. De déception. On aurait vraiment voulu que ça marche. »


Il évoque le « mandat » que la population a failli donner au gouvernement québécois pour aller renégocier un partenariat économique et politique avec Ottawa. « Quand on lit l’histoire du Québec, de la Nouvelle-France jusqu’à aujourd’hui, jamais la population québécoise n’a été en mesure de donner à un dirigeant politique qui la représente un rapport de force — et en l’espèce, c’est un mandat populaire. C’est ce que je voyais, ce que j’espérais. »


M. Bouchard poursuit, sous le regard attentif de Mario Dumont. « Vous direz que ça personnalise un peu trop l’affaire, mais je me voyais assis à une table, un mois après le référendum, avec tous les premiers ministres des provinces, et le fédéral. […] Je me voyais nanti de quelque chose dont René Lévesque a été privé, dont tous les leaders politiques ont été privés, [Louis-Hippolyte] Lafontaine et tout le monde, n’ont jamais eu de mandat pour négocier avec les vis-à-vis de l’ensemble canadien. »


« Ce n’est jamais arrivé et je suis sûr que si c’était arrivé, il y aurait eu quelque chose de très important. »


— Mario Dumont : « Moi aussi, je te voyais à cette table négocier ! »


— Lucien Bouchard : « Et M. Parizeau aussi ! Mais c’est surtout qu’on avait l’occasion de tourner une page dans l’histoire du Québec. De contribuer à l’écrire, une page de responsabilité nationale où on aurait été maître de quelque chose pour une fois. Donc, beaucoup de regrets… »


Reste qu’une page a pourtant bel et bien été tournée, soutient alors Mario Dumont. « Pour moi, de 1960 à 1995, le Québec était toujours en revendication, il y avait une volonté d’autonomie du Québec [exprimée tant par les souverainistes que par les fédéralistes nationalistes]. Mais après 1995, en l’absence d’un rapport de force [face au Canada], il n’y a plus rien. Et donc pour moi c’est un avant et un après. On a tourné une page. »


« Osmose »


Entre Mario Dumont et Lucien Bouchard, le courant a toujours passé, dit ce dernier — qui tenait à ce que M. Dumont soit présent pour qu’il accepte cette entrevue, la seule qu’il a accordée dans le cadre du 25e anniversaire du référendum. « On était assez en osmose », dit-il. « On s’est connu à la commission Bélanger-Campeau [1991], et on a toujours gardé de bons contacts. »


Entre ceux deux-là et le premier ministre Parizeau, les relations étaient toutefois plus froides — voire méfiantes. Mario Dumont, par exemple, refusait de se laisser photographier avec le premier ministre. « C’était mon adversaire direct sur la scène provinciale. Mais aussi, on avait plus d’affinités [M. Bouchard et lui]. Sans qu’on se parle d’avance, dans les réunions, on tombait souvent d’accord. »


N’empêche qu’à leur souvenir, il n’y a pas eu d’accrochage avec le premier ministre pendant la campagne. Mais au soir du référendum, les deux se rappellent avoir été privés de toute communication avec M. Parizeau et son équipe.


M. Dumont a le souvenir d’une sorte de chaos ce soir-là. « Dans une soirée référendaire, c’est le moins important [des chefs] qui parle en premier — et c’est moi. Mais celui qui parle en premier, c’est aussi celui qui concède [la victoire] ! Alors j’ai ça à la télé, 50,4 % : est-ce que je vais m’avancer à concéder le résultat sans avoir parlé à quelqu’un qui a le portrait global ? Alors moi, j’étais là, je ne sortais pas, je ne sortais pas, je capotais !».


Lucien Bouchard était tout autant dans le noir, jusqu’à ce qu’un « garde du corps arrive avec un téléphone “vivant”», quelques instants avant de monter sur scène. « Il me dit : M. Parizeau veut vous parler. J’allais entrer dans la salle, la porte était là. Je me suis retiré. M. Parizeau me demande : « Qu’allez-vous dire ? »


— Bien, je ne sais pas trop ce que je vais dire, j’ai un petit discours, je vais dire qu’on a perdu, puis faut faire attention, puis, la prochaine fois, puis en tout cas, bon… » Et là je voyais que ce n’était pas ça qu’il voulait dire. « Moi, ça ne se passera pas comme ça. » C’est ce qu’il m’a dit. »


Quelques minutes plus tard, Jacques Parizeau attribuait la défaite à « l’argent, et des votes ethniques ». Pour Mario Dumont, ce fut une erreur capitale. « Mon discours de défaite, c’est celui que M. Parizeau aurait dû dire. Tout mon angle était sur le fait que la pression était maintenant sur le Canada. Quand tu passes à 0,5 % que ton pays ne tienne plus, il y a [au moins] un demi-rapport de force, mettons. Moi, je pensais que c’était comme ça qu’il devait positionner la suite des choses. […]


« Mais tout ce qui aurait été de la pression à la porte d’Ottawa a été fini avec le discours de M. Parizeau, parce que c’est devenu le vote ethnique, poursuit-il. La suite du référendum aurait dû être : le Canada remis en question par un tel résultat. Mais c’est le mouvement souverainiste qui a été remis en question. »


Lucien Bouchard ajoute que « dès le lendemain, la réaction était amorcée. On savait que c’était un discours épouvantable, et qu’on paierait pour. »





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