Rupture de contrat

2006 textes seuls

On se demande souvent à l'étranger pourquoi une mesure aussi banale que le contrat première embauche (CPE) a déclenché une telle agitation sociale en France. Après tout, le CPE ne vise qu'à assouplir les conditions d'embauche des jeunes pendant les deux premières années d'un emploi. Il ne s'applique qu'aux moins de 26 ans et ne toucherait éventuellement qu'une toute petite portion des nouveaux employés (on parle d'à peine 16 %).
Alors, pourquoi mettre le pays à feu et à sang pour une mesure en apparence aussi marginale ?

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Si la crise du CPE est si aiguë et sur le point de dégénérer en psychodrame politique, c'est qu'elle touche au contrat social sur lequel le pays est fondé depuis une trentaine d'années.
Quel est donc ce contrat ? Ce n'est pas sans raison que les Français acceptent sans trop rechigner depuis 20 ans un taux de chômage de 10 %. Ce chômage est en quelque sorte le résultat d'un pacte conclu entre deux groupes sociaux. D'un côté, les classes moyennes, auxquelles l'État offre une sécurité d'emploi à toute épreuve. De l'autre, les chômeurs et les plus démunis, auxquels l'État garantit des mesures sociales fortes. En échange de la sécurité d'emploi, les premiers acceptent de payer des impôts élevés. En échange de HLM de qualité, d'exemptions d'impôt, de prestations sociales et d'allocations familiales, les seconds endurent sans trop rouspéter leur exclusion du marché du travail.
Ce contrat n'est écrit nulle part, mais c'est celui qui a tant bien que mal tenu ensemble le pays depuis la fin de la période de plein emploi qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. D'un côté, les classes moyennes n'avaient pas à subir les assauts répétés des demandeurs d'emploi. De l'autre, les immigrés peu qualifiés et les jeunes sans diplôme étaient quasi exclus du marché du travail mais jouissaient de prestations élevées. La paix sociale était préservée.
C'est pourquoi, en France, il est presque impossible pour un jeune de 16 ans de livrer le journal ou de laver la vaisselle dans un restaurant un jour sur deux. Ces «petits boulots» sont le monopole des employés permanents qui jouissent de la sécurité d'emploi. À Paris, ce sont des fonctionnaires de la Poste payés par l'État qui livrent en moto le journal Le Monde dans les rues de la capitale. Leur convention précise qu'ils ont le droit de refuser de travailler le dimanche. Il arrive donc que le journal ne soit livré que le lendemain. Les petits commerçants n'engagent pas à cause des charges sociales élevées et parce que les mises à pied sont coûteuses et compliquées. Or, sans expérience, pas d'emploi. Le cercle vicieux s'installe rapidement.

Certes, les pauvres sont mieux traités ici que dans la plupart des pays, et la France fait l'admiration du monde entier à ce titre. Mais le prix à payer est celui de l'exclusion. En France, les pauvres ne sont pas seulement exclus du marché du travail, ils sont aussi exclus du marché immobilier. Impossible pour eux de trouver un logement dans les villes. Quant à une hypothèque, on n'y pense même pas. C'est pourquoi un Français sur quatre vit dans des ghettos de HLM que l'État construit par centaines de milliers à quelques kilomètres des grandes agglomérations.
Avec le ghetto se développe la culture du ghetto. À Montréal, à peu près personne ne peut reconnaître un jeune de Saint-Michel qui se balade sur la rue Sainte-Catherine. À Paris, on peut sans se tromper identifier un jeune des banlieues sur les Champs-Élysées. Autre exemple de cette ségrégation de fait : la plupart des chômeurs de longue durée ne peuvent pas ouvrir de compte dans les grandes banques. Ils sont refusés ou «interdits bancaires» après un premier chèque sans fonds. Cela signifie qu'ils ne peuvent ni faire de chèques ni avoir de carte de débit. C'est pourquoi l'État leur offre des comptes d'épargne dans les bureaux de poste. La Poste est devenue la banque des pauvres, celle où ils peuvent avoir un compte et encaisser leurs prestations sociales. Encore l'exclusion.
On oublie que le CPE avait été proposé par Dominique de Villepin après les trois semaines d'émeutes qui ont enflammé les banlieues en novembre dernier. Cette loi, malgré son adoption «à la hussarde» et son aspect discriminatoire (elle aurait dû s'appliquer à tous), visait essentiellement à faciliter l'embauche des jeunes qui n'ont pas de diplôme et qui risquent, dans le système actuel, de devenir des chômeurs à vie.
Or ceux qui sont descendus dans la rue cette semaine ne viennent pas des banlieues. Ce sont pour la plupart des étudiants des universités et des lycées d'enseignement général qui trouveront, peut-être après quelques années de «galère», un emploi relativement stable. Ce sont aussi des salariés, souvent employés de l'État, qui n'ont pas vraiment à craindre pour leur avenir.
Il n'est pas difficile de comprendre que ceux qui ont manifesté cette semaine n'ont guère intérêt à voir s'effriter le mur qui les sépare encore de ceux qu'on appelle ici les exclus. En voulant partager un petit bout du gâteau, Dominique de Villepin a provoqué la résistance des classes moyennes qui désapprouvent massivement la nouvelle mesure. Il a provoqué d'autant plus de résistance que la France n'a guère trouvé, pour l'instant, le moyen d'agrandir ce gâteau et de produire de la croissance.

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Après l'imbroglio politique de la semaine dernière, qui a vu le premier ministre dessaisi du dossier au profit de son rival Nicolas Sarkozy, la mise au rancart du CPE semble à peu près assurée. Mais elle ne réglera malheureusement pas les contradictions plus profondes qui tiraillent la société. Contrairement à ce qu'on croit, la réforme du marché du travail français n'est pas d'abord et avant tout imposée par la mondialisation ou par l'Europe, dont la France tire généralement un grand profit. Elle est au contraire le résultat d'une société qui se démocratise et où les enfants d'immigrés n'acceptent plus l'exclusion que leurs parents ont subie. Les meilleures prestations sociales et les plus beaux HLM n'y changeront rien. Bref, cette crise est le résultat de la rupture du contrat qui a permis à la France de traverser les 30 dernières années.
crioux@ledevoir.com
Correspondant du Devoir à Paris


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