La France s'exclut-elle de la Francophonie?

Cacophonie francophone au Salon du livre de Paris

2006 textes seuls


Paris - Avec ses 1200 éditeurs et ses 3000 auteurs, le Salon du livre de Paris s'est ouvert hier soir dans une étrange cacophonie. Alors que les hommes politiques arpentaient comme d'habitude le grand hall de la Porte de Versailles suivis par les caméras de télévision, la quarantaine d'écrivains francophones invités au plus grand salon du livre francophone ne semblaient pas s'entendre sur le sens de l'événement.
Reçus la veille à l'Élysée par le président Jacques Chirac, les écrivains d'Algérie, du Maroc, du Bénin, d'Haïti, du Vietnam, de Roumanie ou du Québec seront sur toutes les tribunes pendant toute la semaine. Cette invitation s'inscrit dans le cadre du festival Francofffonies (pour Festival francophone en France), qui accueille de mars à octobre 400 manifestations ainsi que des artistes des 63 États et gouvernements de l'Organisation internationale de la francophonie.
Plusieurs s'étonnent pourtant que le Salon, au lieu d'inviter, comme d'habitude, un pays, ait choisi d'inviter la Francophonie. D'aucuns en concluent que la France s'exclut de fait de l'événement puisque le mot «francophone» ne sert finalement qu'à désigner les autres, pour ne pas dire les anciennes colonies.
C'est l'écrivain libanais Amin Maalouf qui a lancé le bal et donné le ton il y a quelques jours dans un long article du quotidien Le Monde. Selon l'auteur du Rocher de Tanios, le sens du mot «francophone» s'est «perverti» avec le temps. «Il s'est même carrément inversé. "Francophones", en France, aurait dû signifier "nous"; il a fini par signifier "eux", "les autres", "les Étrangers", "ceux des anciennes colonies"... » Pour l'auteur, il serait préférable de réserver le mot «francophone» à la politique, tout en se contentant de parler tout simplement de la littérature «de langue française», comme on fait dans les mondes anglophone et hispanophone.
Gaston Bellemare, président de l'Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) du Québec, n'est pas loin d'être d'accord avec Maalouf. «Les Français ne sont pas francophones, ils ne se perçoivent pas ainsi. Ils se considèrent d'abord comme des Français. La France est-elle prête à projeter l'image d'une francophonie à plusieurs? Je ne le sais pas.» Pendant ce salon, l'ANEL participe à deux jours de discussions avec les éditeurs français, suisses et belges afin d'examiner la possibilité de s'attaquer ensemble à des marchés étrangers. «Les Suisses et les Belges sont d'accord, dit Bellemare. Reste à savoir si les Français, qui semblent intéressés, feront le pas.»
Ce 26e Salon du livre de Paris semble devenu l'occasion de toutes les récriminations contre l'édition française, qu'on accuse même d'être moins accueillante pour les écrivains francophones que l'édition américaine. Dans le magazine Le Nouvel Observateur, l'écrivain camerounais Achille Mmbe raconte comment un de ses livres est passé inaperçu en France alors qu'il a été chaudement accueilli par la critique américaine. «Le plus grand obstacle au développement de la langue française est le narcissisme culturel français», dit-il.
Dans le même numéro, le Canadien Yann Martel (qui écrit en anglais) explique que la France a toujours eu de la difficulté à se projeter hors de l'Hexagone. «Les Français se pensent encore propriétaires de leur langue. On veut laisser tomber un accent circonflexe et il y a tout un ramdam! L'anglais, lui, accorde carte blanche.»
Selon le directeur du Boréal, Pascal Assathiany, le français parlé hors de France ne passe pas en France. Ce serait presque plus facile si les écrivains québécois écrivaient dans une autre langue, pour ensuite passer en France par le biais de la traduction, comme font les Américains.
Même constat dans le journal Le Monde, où l'écrivain américano-québécois David Homel constate que les Québécois «restent des "provinciaux", des "petits cousins d'Amérique" avec peu d'accès au public en France». Malgré ces critiques, plusieurs constatent que les auteurs québécois ont rarement été plus connus qu'aujourd'hui en France, qu'on pense à Danny Laferrière, à Gaétan Soucy, à Gil Courtemanche, à François Ricard, à Marie Laberge, à Nelly Arcan et à quelques autres.
Dans ce salon du livre, le Québec est d'ailleurs représenté par Gaétan Soucy et Guillaume Vigneault. Dans la documentation officielle, le dramaturge libano-québécois Wajdi Mouawad représente le Liban. Mais les Québécois présents au Salon dépassent de loin les listes officielles puisqu'on y retrouve aussi bien Danny Laferrière, Marie-Claire Blais, Hélène Dorion et Jean Barbe que Monique Gagnon. Comme d'habitude, le stand de Québec Éditions représente près de 70 maisons d'édition.
Dans le cahier spécial du journal Libération, Monique Proulx a piqué une véritable colère lorsqu'on lui a demandé pourquoi elle écrivait en français. «On ne peut pas demander à un francophone: pourquoi écrivez-vous en français? C'est malpoli. C'est nul et non avenu. Pour tout dire: terriblement parisianiste. Aussi bien demander à une femme: pourquoi portez-vous des mamelles et depuis quand?»
Correspondant du Devoir à Paris


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