Reconnaissance mondiale pour la Wallonie

Chronique de José Fontaine


Le comité du patrimoine mondial de l'UNESCO a classé quatre sites miniers wallons, selon la formule consacrée, «parmi les chefs-d'œuvre de l'humanité». Bon! On sait que ces reconnaissances sont souvent surtout fêtées dans le pays qu'elles concernent. Mais ici, pour la Wallonie, l'avantage de cette reconnaissance est évident et on trouvera la liste de ces quatres sites et leurs liens sur la toile ici. On n'avait jamais autant entendu la Wallonie nommée par son non dans les médias nationaux qui lui préfèrent souvent des expressions qui la biffent comme Sud-du-pays par exemple ou Partie-sud-du-pays.
Le Grand Hornu au Borinage

Quand on dit chefs-d'oeuvre en ce cas précis, on ne peut pas oublier que ce furent aussi des «chefs-d'oeuvre» de l'exploitation humaine. Je ne sais plus où j'ai lu que tel charbonnage wallon au 19e siècle avait vu la valeur de son action multipliée plusieurs fois en quelques années, un placement à 100% l'an en quelque sorte! Le premier chef d'oeuvre du Borinage, c'est le film Misère au Borinage de Storck et Ivens, cet Ostendais et ce Hollandais qui, selon un chercheur flamand s'exprimant en anglais fondèrent le cinéma wallon.

Il s'agit de Robert Stallaerts qui écrit à propos de Storck «Although a Fleming, he is the father of the Wallooon cinema» dans Historical dictionary of Belgium, Scarecrow Press, 1999 (p. 191.). Le lien que j'ai placé est aussi un lien vers le film tel qu'il est sorti en 1933. IL illustre la remarque de Martin Conway sur le caractère particulièrement brutal de l'exploitation capitaliste en Wallonie au 19e siècle. En somme le Grand Hornu est aussi un monument élevé à ces capitalistes, monument d'une prétention bourgeoise qui semble damer le pion à la classe dominante qui précéda la bourgeoisie. Non loin d'Hornu, est Beloeil, extraordinaire château du Prince de Ligne qui reçut, peu avant la Révolution française, Beloeil et ses environs comme un fief autonome où il s'empressa de battre monnaie. Quand on va à Beloeil on est frappé que les monuments y soient élevés à la gloire du Prince et de sa famille. Certes, le Prince est un nom dans la littérature française mais voilà. Dans la même région encore (cette fois à nouveau dans mon Borinage natal qui se circonscrit au pays minier autour de Mons mais dont Mons est exclu), on trouve à Frameries d'autres bourgeois bien plus intéressants les Defuisseaux, qui y ont aussi leurs statues. Activement socialistes, les deux frères fondèrent un Parti socialiste républicain, tablant entre autres choses sur le mécontentement des militants wallons insatisfaits en matière de lutte de la direction flamande et bruxellois du Parti Ouvrier Belge ancêtre du PS actuel.
L'idéologie du Grand Hornu est la même que celle de Bois-du-Luc

La tentative fut un échec mais elle est sans doute la première manifestation d'un mouvement national d'émancipation wallonne. Jean de Munck a écrit dans La Revue nouvelle un bref article lumineux sur le projet politique et social que révèle le Grand Hornu : «Qu’on ne s’y trompe donc pas : Henry Degorge n’est pas un capitaliste sans foi ni loi. Son capitalisme à lui n’est pas la loi de la jungle. Il fait partie de la frange patrimoniale de la bourgeoisie capitaliste industrielle, dont le modèle de référence est le notable d’Ancien Régime, ancré dans son domaine, compatissant à ses domestiques, soucieux de leur bien-être. Quoiqu’innovatrice et entreprenante, cette bourgeoisie-là reste profondément rurale et vieux-jeu. Elle s’oppose à celle, urbaine, désinvolte et amorale, qui joue aux quilles avec l’ordre social, celle du boursicoteur parisien, de l’actionnaire sans scrupule et du juriste rapace dont Balzac et Daumier dresseront les portraits grimaçants.» Pour l'auteur, les chrétiens progressistes eurent quelque peine à se dégager de ce modèle qui mélangait l'égalité formelle (et hypocrite) du contrat de travail de l'idéologie libérale pure et une pratique du don qui (certes toujours paternaliste), tentait de pallier les difficultés de la condition ouvrière liées aux soubresauts de la conjoncture et aux difficultés que rencontre tout être humain (maladie, vieillesse, accident). Au Grand Hornu, d'après ce que nous dit un jour Marinette Bruwier, la compassion des patrons n'allait pas jusqu'à permettre aux veuves avec enfants de demeurer dans les maisons du site. L'actuel néolibéralisme menace très clairement les acquis de l'Etat social en Wallonie, au Québec et partout.

Les maisons ouvrières du charbonnage du Bois-du-Luc et tout le site relèvent de la même idéologie et on en trouvera une bonne description sur Wikipédia comme d'ailleurs aussi du Grand Hornu. Elles se situent dans la région dite, étrangement, du «Centre». Ce Centre avec le Borinage, la région de Charleroi et Liège composent le sillon industriel wallon. Ces quatre régions de Wallonie fort distinctes, relativement éloignées les unes des autres (il y a 100 à 150 km entre le Borinage et Liège), expliquent que l'on ait pu parler ici de la naissance du phénomène de la «grève générale». La Wallonie étant au 19e siècle la partie du pays qui fit la puissance industrielle belge, doit être considérée comme ayant été alors la deuxième puissance industrielle du monde, certes en termes relatifs mais à certaines époques et pour certaines productions comme le charbon et l'acier également, comme on le montre ici, en chiffres absolus. Il n'est pas étonnant dès lors que les grèves généralisées au sillon industriel, même quand il était rejoint par d'autres régions industrielles en Flandre aient été parfois interprétées comme à la naissance même de la Wallonie. Et que ces grèves générales aient fasciné les socialistes de la fin du 19e siècle et du début du 20e, de même que des chercheurs, comme Strikvwerda aux USA qui en dresse un tableau bref et éclairant
Le Bois-du-Cazier

Le Bois-du-Cazier est lié à une autre facette de l'exploitation capitaliste. Ce que l'on voit dans l'image ci-dessus, c'est ce que l'on appelle au Borinage, dans le Centre et à Charleroi des «châssis à molettes» permettant le fonctionnement de cages ascensionnelles capables à la fois de remonter les hommes et les marchandises. «Roues non solaires du destin» a écrit Pol Vandromme. Le 8 août 1956, les roues du Bois-du-Cazier firent fonctionner un cage ascensionnelle qui provoqua un incendie à 1000 mètres de profondeur. 262 mineurs y perdirent la vie, dont 136 Italiens et 95 Belges. C'est seulement le 23 août 1956 que l'on abandonna tout espoir de retrouver des survivants. Pendant ces semaines, les familles, la population entière attendirent la fin d'un cauchemar. On a fait de la catastrophe du Bois-du-Cazier un drame italien. Dans la mesure où, pour remplacer les Allemands prisonniers de guerre, arrivés au terme de leur captivité et travaillant dans les mines wallonne après la défaite du IIIe Reich en 1945, un accord fut conclu entre le gouvernement belge et le gouvernement italien pour que que viennent les remplacer des hommes venus principalement de l'Italie méridionale. En échange du charbon était livré à l'Italie mais celui-ci était cependant payé par elle : on a exagéré en disant que les hommes étant acheminés en Wallonie uniquement pour du charbon, ce qui n'était pas possible ni pensable. Il faut dire cependant que ces hommes venus de loin furent trompés sur les conditions qui leur seraient faites. La catastrophe (qui n'est pas cependant la seule de l'après-guerre comme on l'écrit parfois), révèle un certain mépris de la sécurité acté par le tribunal qui en jugea les responsables. Elle révèle aussi les révoltantes conditions de vie faites au immigrés italiens logés dans des baraques. Un cinéaste wallon, Paul Meyer, l'illustra dans un film sorti en 1959, Déjà s'envole la fleur maigre ou Già vola il fiore magro, titre d'un magnifique poème de Salvatore Quasimodo. Il me semble inexact de dire que le drame du Bois-du-Cazier serait exclusivement italien. On dit parfois que la région italienne des Abruzzes fut particulièrement touchée (avec 22 morts). Mais si l'on raisonne en termes régionaux, on voit bien que c'est la Wallonie qui paya là le prix le plus lourd. Quand on est mineur et immigré, toutes les dominations s'abattent sur vous, y compris parfois le rejet des camarades plus anciens au pays d'immigration.
Blegny-Mine

Le site de Blegny est sans doute le plus intéressant par son actualité (la mine ne fut fermée qu'en 1980 et on trouve encore d'anciens travailleurs pour la faire visiter). Elle permet surtout de se faire,
dans la région liégeoise, une idée de ce qu'a pu être ce travail de mineurs, particulièrement difficile et angoissant, très longtemps, très mal payé. La pièce d'un franc belge depuis la fin de la Deuxième guerre jusqu'à l'apparition de l'euro représentait un mineur. Sur les pièces d'un euro, se contemple aujourd'hui le portait d'Albert II. Personne ne nous en voudra de dire que d'un point de vue humain profond, on a perdu au change et que si 1 euro vaut 40 francs belges, les mineurs ont fait de l'ensemble de la Wallonie et de la Belgique le pays toujours économiquement puisant et riche qu'il est n'est pas demeuré grâce au roi (ni à l'euro), mais grâce à eux. Cela va sans dire mais encore mieux en le disant.
Un écrivain du Borinage, Constant Malva, a écrit un livre capital Ma nuit au jour le jour. Cet ouvrage réédité relativement récemment chez Maspéro mérite d'être lu de même que toute l'oeuvre de Malva que l'on ne dédaigne pas, qui a fait l'objet de maintes études mais qui mériterait encore de nouveaux efforts de réflexion, de lecture, de relecture. Malva n'est certes pas un aussi grand écrivain que Zola, mais c'est un vrai écrivain qui témoigne de l'intérieur sur la condition ouvrière, avec d'autant plus de vérité et de force, qu'il ne le fait pas pour vendre en quelque sorte le pittoresque supposé de ce métier, souvent «apprécié» seulement en cas de catastrophes.
Celle du Fief -de-Lambrechies, en 1935, au Borinage à nouveau, vit cette révolte caractéristique de l'esprit des mineurs. Les plus hautes autorités civiles et religieuses belges avaient voulu présider aux funérailles des 50 victimes, mais la plupart des familles des travailleurs décédés dédaignèrent l'hommage public sous ce patronage et les enterrements tant civils que religieux furent des enterrements en présence seulement de la famille. Dans la langue française universelle l'industrie du charbon est aussi appelée celle de la «houille» mot qui provient de la langue wallonne de même que le «grisou», traduction wallonne de «grégeois», les coups de grisou faisant songer effectivement à quelque «feu grégeois» (cette arme des Byzantins au siège de Constantinople en 1456), actionné par les esprits infernaux du Mal. Ce Mal dont l'humanité a tant de peine à se débarrasser alors que, comme le disait Zola, dans son célèbre J'accuse, «elle tant souffert et elle a droit au bonheur». Celui de la Wallonie suite à cette reconnaissance mondiale est bien légitime. Et les oeuvres de l'humanité (oeuvres au sens large), méritent d'être archivées, célébrées, étudiées, car elles contiennent toujours une part de ce qui, toujours, fait rebondir toujours l'espérance humaine.

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    8 juillet 2012

    Toujours un grand regret, celui de ne jamais voir reconnu comme patrimoine majeur le site du charbonnage du Hasard à Cheratte. Voyez la page de mon site perso :
    http://www.chevaljak.be/CHERATTE.html