Gouvernement belgo-flamand contesté

Les Wallons en masse à Bruxelles

Chronique de José Fontaine

Le gouvernement du premier ministre belge, le Wallon Charles Michel, a prêté serment entre les mains du roi le 11 octobre dernier affrontant la semaine suivante plusieurs séances houleuses à la Chambre. La contestation de l'opposition (principalement les socialistes wallons), portait à la fois sur les mesures d'austérité très sévères qu'il envisage et sur la complaisance de deux ministres de la NVA (le ministre de l'Intérieur et le ministre de l'Asile et de l'Immigration), à l'égard de collaborateurs ou de nostalgiques de la collaboration flamande avec l'Allemagne et même (pour le ministre de l'Asile et de l'Immigration!), de propos blessants à l'égard des Congolais et des Marocains très nombreux dans le pays.

C'est un nouveau gouvernement belgo-flamand de droite, pire que le précédent où les socialistes étaient présents.

L'opposition dans le pays

L'opposition dans le pays est plus radicale encore, mais, même si les leaders syndicaux n'aiment pas parler de ce dont je vais devoir m'expliquer ici, il est important de le faire et d'ailleurs les dirigeants de la FGTB nationale et de la FGTB wallonne en sont parfaitement conscients, outre le fait que ce syndicat socialiste, dans une moindre mesure les syndicats chrétiens (majoritaires en Flandre mais minoritaires en Wallonie), ont joué un rôle majeur dans la prise de conscience wallonne et la construction de l'autonomie wallonne.

La manifestation nationale à Bruxelles de jeudi passé est la plus importante manifestation syndicale depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale : 120 000 personnes [[Certains pensent que la manifestation du 31 mai 1986 l'était plus, mais présent à cette manifestation comme à celle de jeudi dernier, je n'ai pas du tout ce souvenir : jeudi passé le défilé a emprunté un bien plus long parcours qu'en 1986.]]. Olivier Chastel, président libéral wallon (le parti du premier ministre), estimait jeudi soir à la RTBF qu'elle se composait de 2/3 de Wallons et d'1/3 de Flamands. Ce qui donne une idée du poids de l'opposition wallonne puisque les Flamands sont plus de 6 millions contre 3,5 millions de Wallons. Cette configuration du rapport de force est classique depuis la naissance du mouvement ouvrier dans les années 1880.

Classique est aussi le fait qu'un gouvernement fédéral belge ait une large majorité en Flandre et soit minoritaire en Wallonie : le gouvernement actuel rassemble des partis ayant obtenu 66% des voix en Flandre mais ne s'appuie que sur un seul parti en Wallonie qui y a recueilli près de 27% des voix [[Pour la facilité du lecteur, je mets ici entre parenthèses la région bruxelloise où de toute façon, les partis flamands n'ont aucun dépuré fédéral. On m'en voudra peut-être de le faire mais les statistiques électorales ne distinguent plus comme avant, du moins pour les élections fédérales, les résultats en Flandre, Wallonie et Bruxelles alors que ce serait pourtant diablement utile. Les pourcentages que je cite renvoient aux élections régionales qui ont lieu en même temps que les fédérales et dont les résultats ne diffèrent que peu des élections fédérales.]]. Le gouvernement précédent, n'était que légèrement minoritaire en Flandre et de toute façon, comme je l'ai indiqué dans le premier lien dans cet article, le chef du gouvernement (encore un Wallon!), indiqua avant toutes choses à ses ministres qu'il fallait tenir compte des partis flamands, les remercier de leur effort etc. La Constitution fédérale prévoit que le gouvernement belge doit être composé d'autant de ministres wallons ou francophones que flamands et ajoute «le premier ministre éventuellement excepté ». Cet éventuellement a toujours été d'application, sauf cette fois-ci, ce qui en dit long.

Le poids démographique de la Flandre et son orientation plus conservatrice (et cléricale autrefois), explique que la Belgique a été le plus souvent gouvernée au centre ou très à droite, comme ce fut le cas de 1884 à 1914, quatre grèves générales agitant principalement la Wallonie : la jacquerie de 1886, les grèves générales de 1893, 1902 et 1913. Dans l'entre-deux-guerres on peut citer les grèves de 1932, de 1936, la grève insurrectionnelle et républicaine de 1950, la grève autonomiste wallonne de l'hiver 1960-1961. Le chercheur américain Strikwerda a dressé un intéressant tableau de ces grèves jusqu'à celle de l'hiver 1960-1961 évoquée par certains jeudi passé. Il est facile à lire et donne une vision générale qui n'est nullement dépassée en dépit des mutations et recompositions institutionnelles et sociales depuis 50 ans.

Les raisons du mécontentement

Evidemment, les travailleurs flamands sont touchés tout autant par les mesures gouvernementales : réduction des dépenses publiques notamment dans les chemins de fer, dans les soins de santé, une voire deux suspensions de l'adaptation automatique des salaires à l'indice des prix, une modération salariale en sus pour rattraper la différence entre les salaires belges (trop élevés selon le patronat), et les pays limitrophes, départs à la retraite progressivement portés à l'âge de 67 ans [L'allongement de la durée de la vie [ne justifie pas cela même si tout le monde le croit.]], pré-retraites retardées (ce qui mécontente le corps enseignant), coupes drastiques dans les budgets culturels restés de compétence fédérale. En outre, comme chaque fois qu'un gouvernement prône l'austérité et la réduction des dépenses, on diminue à nouveau les cotisations patronales comme on le fait depuis 1995, sans que cela ne crée aucun emploi [Je ne l'affirme pas gratuitement, des études ont été réalisées à ce sujet qui sont citées dans l'article que j'ai écrit avec l'économiste Xavier Dupret [ fin 2011, il suffit de consulter le paragraphe intitulé Des diminutions de charges sociales contestables.]]. Toute cette politique profondément contestée en Wallonie mais aussi dans la région bruxelloise arrive en outre à un mauvais moment, celui où la presse internationale dénonce le scandale de l'ingénierie fiscale pratiquée au Luxembourg qui a permis à de richissimes familles belges et de très grosses entreprises de ne ne pratiquement pas payer d'impôts. C'est le journal Le Soir qui a révélé ces pratiques (le jour de la manifestation), sans doute connues, d'ailleurs légales, mais qui ne faisaient guère l'objet de la publicité au sens originel et qui scandalisent à bon droit. Christian Chavagneux expliquait le lendemain dans La Libre Belgique que ces pratiques en Europe privent les Etats de 1000 milliards d'€ chaque année. Quand on ajoute à cela le fait que les Etats européens ont dépensé à la suite de la crise bancaire et financière 1.600 milliards d'€ pour sauver les banques, qui, précisément, jouent un rôle central dans l'ingénierie fiscale ou même la fraude pure et simple...

Un problème plus vaste que la Wallonie

Il me semble avoir perçu jeudi dans les mines réjouies des manifestants que la mobilisation est profonde. Les incidents graves qui ont éclaté sont le fait de dockers flamands. On pourrait les condamner. Je ne trouve pas moral de le faire à cause de l'observation de Pierre Bourdieu sur ce qu'il appelle la loi de la conservation de la violence. Dans le livre de Thomas Piketty, Le capital au XXI e siècle, on apprend qu'en Europe, 1% de la population concentre 25% du patrimoine global et aux USA, la même proportion de riches en concentre 35 %. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, est éclaboussé par les pratiques d'ingénierie fiscale dans son pays, le Luxembourg, lui qui en a été le Premier ministre durant vingt ans et qui fatalement connaissait parfaitement ces pratiques. Il est invraisemblable que la Commission européenne soit présidée par un homme de ce genre, une Commission européenne qui est encore intervenue hier dans une obscure répartition de compétences entre deux ministres fédéraux belges (au moins on a évoqué le «droit européen» à cette occasion, mais...). « L’avenir auquel travaille résolument l’Union européenne, c’est la mise à mort de la démocratie économique et sociale. » écrit Bruno Poncelet à la p. 335 de Europe une biographie non autorisée, ouvrage publié par le Centre d'études de la FGTB wallonne (CEPAG, Namur, 2014).

Il n'est pas mauvais que la Wallonie soit travaillée par de telles critiques et une aspiration si profondément légitime à une vie meilleure que celle qui nous mine depuis près de 40 ans en Europe. L'aspiration des peuples à l'autonomie et à l'indépendance ne gagnera que si elle prend en compte les aspirations à changer le système qui depuis la chute du mur de Berlin a les coudées franches dans le monde et qui explique notamment la ruine des agriculteurs européens. Ceci n'est pas l'analyse d'un nostalgique du stalinisme, mais ce que me disait un économiste lucide de la Fédération wallonne de l'agriculture [[ Il voulait dire que l'écroulement du contre-modèle communiste, malgré tous ses défauts, a donné libre cours à l'autre modèle qui va devenir pire que l'autre...]] , le grand syndicat agricole wallon qui fut le premier à lancer les agriculteurs dans des combats que les syndicalistes paysans reconnaissent comme inspirés de la grande grève wallonne du XXe siècle en 1960-1961. Les peuples qui aspirent à l'autonomie ne doivent pas écouter ceux qui décrient leur combat en prétendant qu'il faut rester «unis». L'unité aveugle, systématique, automatique —la prétendue «Union» européenne en est la démonstration éclatante (et désespérante)!— nous tue car elle empêche chaque peuple de se déterminer en vue de la seule chose qui puisse nous sauver, non l'union mais la coopération internationale. L'acharnement européiste à unir des nations sans leur demander leur avis risque aujourd'hui de mener l'Europe au chaos et à la barbarie. Paul Valéry a dit que l'Europe devait éviter d'être un jour dirigée par une «Commission américaine». Elle l'est par une Commission européenne et c'est pire encore.

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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2 commentaires

  • Rhéal Mathieu Répondre

    24 novembre 2014

    Pourquoi vous ne parlez pas du problème de l'Islam en Belgique ?
    https://www.youtube.com/watch?v=Pv59JsnDuv4#t=98
    À quoi bon vouloir reprendre le contrôle de notre État si c'est pour hériter d'un État islamique ?

  • Archives de Vigile Répondre

    8 novembre 2014

    Très bon article sur la manif,la situation politique et les rappels historiques.Un petit bémol:"les incidents sont dus aux dockers flamands".Jusqu'ici il n'y a rien de prouvé.Des provocations ont bien
    eu lieu.....mais d'où venaient-elles?