Pour mettre l'indépendance au coeur du débat public

L'indépendance ne sera pas une chose acquise du jour au lendemain, par le fait d'un seul événement.

Chronique de Gilles Verrier

[->11871]Dans le cadre d'une soirée-débat à se tenir demain, les Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) formulent la question suivante : Quels enjeux peuvent mettre l'indépendance au cœur de la prochaine campagne électorale ?
Cette tournure surprend. Elle me semble supposer que le couple indépendance – dépendance, le nœud gordien de notre destin, ne pourrait constituer par sa valeur intrinsèque un enjeu ? Le seul enjeu fondamental même ?L'invitation à cette soirée poursuit :
« La dynamique habituelle des élections québécoises est marquée par la compétition entre partis pour gagner le droit de gouverner une province de plus en plus sous tutelle fédérale. »
Un élément me semble absent. Est-ce que le fait de présenter des candidats qui offrent à nos compatriotes le choix de voter pour l'indépendance pourrait permettre justement de mettre l'indépendance au cœur de la prochaine campagne électorale ?
Compte tenu de la formation récente d'un parti indépendantiste, le P.I., un parti qui rejette précisément la gouvernance provinciale, ne serait-il pas à-propos de mettre à jour l'intro de cette soirée-débat ? Par le fait même de son existence le P.I. donne une réponse, sa réponse, à la question posée ici. Si l'on veut tenir compte de l'ensemble de la problématique, on ne peut manquer d'ignorer cette évolution récente de notre réalité politique ?
Pour mettre l'indépendance au coeur du débat public, il faut précisément mettre l'indépendance au cœur du débat public. Cette évidence semble échapper à plusieurs.
Il n'est pas du ressort des indépendantistes d'intérioriser les valeurs du régime au point de s'interdire d'en exploiter les faiblesses. Si le mode électoral institué dans l'ordre canadien ne peut être utilisé par les indépendantistes pour pousser la cause tout près du but, avec obligation de résultat, il y a lieu de s'interroger sur le sérieux des protagonistes. L'indépendance ne sera pas une chose acquise du jour au lendemain, par le fait d'un seul événement. La force d'une telle option dépendra notamment de l'importance et de la fidélité de l'appui populaire dont elle dispose. Cette vérité conditionnera la mise en application de tout programme politique. Le Parti indépendantiste, tout parti indépendantiste, ne pourra y échapper. Il sera soumis aux mêmes contingences que les autres partis politiques. Le programme le plus raffiné d'accession à la souveraineté sera possiblement de peu d'utilité lorsque les forces seront massivement mobilisées, lorsque l'histoire s'accélère soudainement et que les jours qui passent semblent contenir toute une année. Le jeu politique est un art à maîtriser. Or avant de déclarer, comme plusieurs le font déjà, qu'il sera impossible pour les indépendantistes de jouer habilement leur jeu, il faut commencer par avoir la détermination de devenir un joueur. Nous sommes loin du jour où nous aurons à décider s'il faut un référendum, une déclaration unilatérale d'indépendance ou employer une autre approche. C'est, selon moi, l'existence vivante d'une pensée et d'une présence indépendantiste sur la scène politique qui presse.

Tout projet d'importance peut être divisé en étapes. Offrir clairement et avant tout le choix de l'indépendance à la population par l'entremise de candidats dans tous les comtés constituerait pratiquement un précédent historique. C'est une première étape. Il faut donc féliciter les fondateurs du P.I. de prendre des moyens concrets pour essayer de mettre au cœur de la discussion publique la cause de l'indépendance. Peu importe les désaccords sur la suite des choses, cette première étape devrait réjouir tout le monde, …à moins que l'on s'obstine à défendre des projets compliqués dans des cercles restreints… Circulent en effet bien des projets intéressants. Fondés sur une solide connaissance de la culture politique et constitutionnelle du Québec, du Canada et du monde, on les évalue. On cherche, on s'évertue à trouver la formule la plus appropriée. Or aucune formule ne sera jamais parfaite et ne fera jamais l'unanimité. J'aurais bien aimé qu'un parti indépendantiste ne soit pas formé si tôt, que les préparatifs en largeur et en profondeur en préparent l'avènement. Or, au final, qui mettra l'indépendance au coeur du débat public ? Le P.I. s'est déclaré prêt à le faire, joignant le geste à la parole. D'autre part, les porteurs de projets courent plus que jamais le risque de se retrouver à l'écart des délibérations politiques qui reviendront avec intensité aux prochaines élections. Leur carton sous le bras, ils regarderont passer le train. Dépendant évidemment de la capacité du P.I. de remplir sa promesse.

Considérons. Si le PQ a pu garder pendant des années des militants qui se bouchaient le nez, le P.I., après tout, possède une constitution qui pourrait permettre aux indépendantistes de se regrouper en son sein et d'y trouver le confort dont ils ont besoin pour militer. La maturité politique n'est pas innée et les désaccords peuvent être nombreux. C'est vrai. Je suis le premier à reconnaître que les positions prises par le P.I. sur le Kossovo (avec un ou deux s) et sur le rapport Castonguay manquent à la fois de nuance et de profondeur. Je ne suis pas un partisan de la prise de position sur toutes les questions. J'estime que le discours indépendantiste souffre d'abord d'un manque de hauteur. Il faut regarder vers le ciel si on veut insuffler de l'air à une cause telle que la liberté : former des indépendantistes et non des politiciens. S'efforcer de bâtir des solidarités en dépit des différences, viser l'unité en vue de constituer une force politique incontournable, représentative des indépendantistes dispersés depuis trop longtemps, voilà un plan bien suffisant pour l'avenir prévisible.

La voie du Québec vers l'indépendance sera tumultueuse et nul ne peut en prévoir les détours.
La déclaration unilatérale d'indépendance, si elle n'est pas reconnue par le Canada, serait d'abord une façon de nous reconnaître nous-mêmes et de le dire au monde. Ce serait une façon de nous donner une assise pour poursuivre. Et poursuivre. Si l'appui populaire le permet, la lutte se poursuivra jusqu'au dénouement de l'imbroglio. Une légitimité d'abord fragile et probablement contestée peut se transformer en légitimité forte. La légitimité forte et la reconnaissance générale au Jour 1, c'est un beau scénario mais il est peu probable. P.I ou pas. Un référendum? Des négociations? Les deux? Quoi d'autre? Nous sommes en politique, nous ne sommes pas en mathématiques ni dans le domaine de l'assurance. La question de l'heure consiste à savoir si les indépendantistes veulent hisser leur niveau de participation à la vie politique nationale ou non? Selon moi, la question à décider immédiatement se pose en termes de présence ou d'absence de la scène politique.

Si certains combats du Canada doivent être menés, laissons le Canada les mener. En l'occurrence Steven Harper, éventuellement Stéphane Dion ou ses successeurs. Si ces derniers considèrent que l'indépendance en tant que telle ne peut constituer le thème d'une élection provinciale ayant obligation de résultat, il leur appartient à eux de disposer de la chose … d'ouvrir la Constitution, de modifier notre régime électoral et parlementaire, etc. La balle pourrait dès maintenant être dans leur camp. Entre-temps les indépendantistes devraient conserver l'initiative qui commence à poindre. Prendre l'initiative signifie se manifester là où l'adversaire ne nous attend pas.

Gilles Verrier

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Entrepreneur à la retraite, intellectuel et autodidacte. Je tiens de mon père un intérêt précoce pour les affaires publiques. On peut communiquer avec moi et commenter mon blogue : http://gilles-verrier.blogspot.ca





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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    26 février 2008

    Monsieur Verrier,
    J'ai eu l'immense plaisir de lire votre texte avant d'assister à ce débat entre MM. Bariteau et Paquette. J'ai été réconfortée et stimulée par vos propos. Dommage que vous n'ayez pas été présent à cette soirée.
    Évidemment, vous avez raison de le souligner: quelle curieuse question à débattre! Pourquoi parler d'enjeux qui peuvent mettre l'indépendance au coeur du débat public en évitant de la mettre elle-même au coeur du débat public?
    À mon avis, toutes ces contorsions idéologiques servent à accréditer, renforcer l'idée que l'indépendance est une idée qui n'a pas de potentiel mobilisateur en soi.
    L'indépendance par défaut, comme pis-aller, par la porte d'en arrière? Non merci!

  • Archives de Vigile Répondre

    26 février 2008

    L'indépendance pour l'indépendance ?
    Une constitution suffit ?
    L'indépendance nous permettrait de se reconnaître comme nation ?
    Bien au contraire, il faut se reconnaître comme nation pour vouloir son indépendance et une constitution ne suffit pas plus que la citoyenneté que propose Marois au nom du PQ.
    Cette conception de la citoyenneté comme "ciment" substitut à la nation de langue, histoire et culture est la source de notre échec à inspirer le désir d'indépendance chez les Québécois. Elle est née et entretenue dans cette pouponnière mondialiste libérale au nom le plus impersonnel qui soit; l'Institut du Nouveau Monde avec à sa tête le conseiller péquiste Michel Venne et nos deux brûleurs de souches institutionnalisés; Gérard Bouchard et Charles Taylor. Le tout subventionné majoritairement par la très loyaliste et fédéraliste anglophone Mcconnell Institute.
    En jettant ses oeuvres au feu, VLB fait cet acte de conscientisation qu'a fait avant lui Picasso en peignant son tableau Guernica qui représentait la destruction d'un peuple par la guerre. Lorsqu'un officier dans son atelier lui demanda "c'est vous qui avez fait çà ?", Picasso répondit "non, c'est vous qui avez fait çà".
    Eh bien moi je le dit sans hésitation; c'est les Venne, Bouchard et Taylor qui jettent les oeuvres de VLB dans le feu.