Ne vois-tu rien venir?

Il faut être myope pour ne pas constater un certain nombre de dysfonctionnements depuis quelque temps dans l'action du Québec en France.

France-Québec : fin du "ni-ni"?

La semaine dernière, un incident est passé quasi inaperçu. Alors que la gouverneure générale Michaëlle Jean se faisait couronner en France reine du 400e anniversaire de la ville de Québec, le ministre responsable de la capitale, Philippe Couillard, recevait un traitement pour le moins cavalier. Selon nos confrères du Soleil, le ministre n'a même pas été convié à l'avant-scène lors de la réception offerte au terme du spectacle de la Grande Traversée. Pendant que la présidente du conseil régional, les maires de Québec et de La Rochelle, la gouverneure générale et même son mari, Jean-Daniel Lafond, étaient sous les projecteurs, le représentant du Québec se trouvait dans une salle, anonyme parmi les anonymes.
Dans ces circonstances, on se félicite presque que le premier ministre du Québec ne se soit pas pointé à La Rochelle à la dernière minute. S'il l'avait fait, c'est lui qui aurait dû subir l'humiliation réservée à son ministre. Cet incident n'est au fond que la suite logique d'une série de cafouillages de la diplomatie québécoise en France. Le premier observateur un peu futé aurait dû voir venir la chose puisqu'elle se préparait de longue date grâce aux contacts personnels qu'entretient Jean-Daniel Lafond dans la région. Il aurait surtout dû comprendre l'incongruité qu'il y avait à ce que le 400e anniversaire de Québec soit représenté en France par l'émissaire d'Élisabeth II. Pourquoi pas la reine en personne pendant qu'on y est?
Mais la très discrète diplomatie québécoise avait probablement les yeux ailleurs.
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La visite de trois jours qu'amorce aujourd'hui le premier ministre Jean Charest à Bordeaux et à Paris ne pourra pas effacer cette gaffe. Comme me le disait un Français qui observe depuis longtemps les relations France-Québec, «en France, le 400e, c'est maintenant l'affaire du fédéral». Le premier ministre aura beau monter à bord du trois-mâts (le Bélem) qui doit rallier Québec, comme Michaëlle Jean l'a fait la semaine dernière, on ne récrit pas l'histoire. Toutefois, peut-être Jean Charest pourra-t-il justement profiter d'un agenda peu chargé (il n'assistera même pas à la remise de la Légion d'honneur à Céline Dion le 22 mai) pour passer en revue notre action diplomatique en France.
Certes, les relations entre la France et le Québec demeurent «directes et privilégiées». On peut même constater que les échanges économiques et culturels n'ont jamais été aussi nombreux. À l'occasion du 400e anniversaire de Québec, les rencontres entre ministres français et québécois vont d'ailleurs se multiplier. Rien de plus normal.
C'est ailleurs que le bât blesse. Il faut être myope pour ne pas constater un certain nombre de dysfonctionnements depuis quelque temps dans l'action du Québec en France. Il faut dire que la concurrence est rude. Alors que le Québec peine à s'afficher, le nouvel ambassadeur du Canada, Marc Lortie, n'a eu besoin que de quelques semaines pour tutoyer ses interlocuteurs du Quai d'Orsay. Pendant que le feu était pris à TV5 Monde et que la chaîne de langue française risquait de perdre son autonomie, ce n'est pas le Québec mais l'ambassadeur canadien qui a dénoué l'impasse en proposant la nomination de Marie-Christine Saragosse à la direction générale. La semaine dernière, l'ambassade a réuni plus de personnalités françaises lors d'une réception en l'honneur de Michaëlle Jean que la délégation du Québec ne l'a fait au cours des deux dernières années lors des visites pourtant nombreuses du premier ministre. Qu'on le veuille ou non, à Paris, la diplomatie ne se fait pas sans cocktails ni petits fours.
D'autres signes devraient inciter le premier ministre à s'inquiéter de l'amateurisme de notre diplomatie depuis quelque temps. À Saint-Malo, le Québec vient d'éviter le pire. La transat Québec-Saint-Malo a risqué d'être annulée à cause de la «première vraie chicane» entre Québec et Saint-Malo, selon les mots d'un journaliste local. Pendant des mois, les autorités ont laissé planer l'idée que la ville natale de Jacques Cartier pourrait accueillir un village autochtone cet été, alors même que le financement du projet n'était pas assuré. À nouveau, personne n'a rien vu venir, et la colère du maire de Saint-Malo était justifiée.
Un peu plus tôt, le Québec avait même trouvé le moyen de se brouiller avec l'association locale Saint-Malo-Québec. À l'occasion de la rénovation de la Maison du Québec qui trône dans la vieille ville, on s'était mis en tête d'en expulser l'association qui avait toujours animé les lieux. Le délégué général Wilfrid Licari a évité le clash en battant en retraite lors de l'inauguration.
C'est le même manque de vision qui explique le cafouillage qui avait marqué la visite du chef de l'opposition en février dernier à Paris. Jamais les diplomates québécois n'auraient dû laisser Mario Dumont poser le pied en France sans avoir l'assurance qu'il serait reçu par le premier ministre François Fillon, comme c'est la tradition. Le député de Rivière-du-Loup ne le savait visiblement pas, mais n'importe quel observateur un peu averti était en mesure de prévoir qu'on courait au-devant d'un incident. Encore une fois, la diplomatie québécoise avait les yeux ailleurs.
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Depuis son discours d'Ouistreham, la semaine dernière, Nicolas Sarkozy ne cache pas son intention d'infléchir la politique française en faveur d'Ottawa. L'époque est loin où Charles de Gaulle disait, comme le 1er août 1940, que la résistance opiniâtre des Canadiens français était un exemple pour la France. Le président français dit plutôt aujourd'hui qu'il ne veut pas connaître la langue que parlaient les Canadiens qui ont libéré son pays. Bref, Paris ne veut plus avoir à choisir entre Québec et Ottawa.
Cependant, pour l'essentiel, le Québec jouit toujours d'une relation directe et privilégiée avec la France. Le statut du Québec souhaité par Charles de Gaulle n'a pas changé et son capital de sympathie est toujours aussi considérable. Si le Québec veut mériter cette relation, il ne peut pas se contenter d'une diplomatie de province, pour ne pas dire provinciale. La visite de Jean Charest sera courte mais, comme on dit à Paris, il y a de quoi faire.
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crioux@ledevoir.com


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