Les trois crises

France - élection présidentielle 2007

L'élection présidentielle française, dont le premier tour aura lieu dimanche, apparaît déjà comme un point tournant de l'histoire récente de la France. Après 12 ans d'une présidence dont les observateurs s'entendent pour dire qu'elle fut celle de l'inaction, il se pourrait en effet que se lève à l'horizon un vent de renouveau.

Cet air frais transpire déjà dans la personnalité des trois principaux candidats. Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou revendiquent tous une certaine rupture par rapport à la politique attentiste et frileuse des dernières années. Leur âge est aussi un signe de rupture avec la gérontocratie française. Fait exceptionnel sous la Ve République, Royal et Sarkozy n'en sont qu'à leur première candidature. Enfin, comment ne pas se réjouir qu'une femme puisse demain prétendre aux plus hautes fonctions de l'État?
Mais encore faut-il avoir une idée claire des problèmes qu'affronte la société française.
La France est une société en crise, c'est devenu un pléonasme de le dire. Peu de pays démocratiques ont connu dans leur histoire récente trois semaines d'émeutes comme celles qui ont embrasé les banlieues françaises en novembre 2006. Peu de classes politiques ont connu un désaveu comme celui du non au référendum sur la Constitution européenne. Peu de sociétés ont vu l'extrême droite se hisser au second tour d'une élection présidentielle comme en 2002. Peu d'États modernes ont connu une faillite de l'appareil judiciaire comme celle qu'a révélée le célèbre procès Outreau. Peu de dirigeants ont traversé autant de scandales de corruption comme ceux qui n'ont jamais été élucidés au milieu des années 90.
La première crise française est celle de l'emploi. La France connaît depuis une vingtaine d'années un chômage de masse qu'aucun gouvernement n'a été en mesure de repousser durablement sous la barre des 10 %. Mais ce n'est pas tant le nombre de victimes qui caractérise ce chômage que sa durée moyenne. Alors qu'un chômeur québécois demeure en moyenne sans emploi quelques mois seulement, le chômeur français connaît des périodes d'inactivité de plus d'un an. En réalité, le chômage français crée des «exclus», comme on les appelle en France. Ces «exclus» sont vite mis à l'écart du monde du travail, du logement normal, des centres-villes et de la vie sociale. Au moindre chèque sans fonds, on leur enlève même le droit d'avoir un compte en banque. Comme l'a écrit l'universitaire ontarien Timothy Smith dans La France injuste (éditions Autrement), le pays a «choisi» le chômage comme solution à ses luttes intestines entre corporatismes et groupes d'intérêt. Il existe en France une sorte de pacte implicite, aujourd'hui rompu, qui veut que l'État offre à ses pauvres des conditions pas trop inacceptables en échange d'une sorte de résignation devant le marché du travail.
La deuxième crise française est une crise de la confiance. À cause des mensonges de la classe politique, de quelques cas de corruption jamais élucidés, de la langue de bois et d'un manque de transparence, le pays vit une crise démocratique. Il existe peu de pays européens où la population a si peu confiance dans sa classe politique. Cela se reflète dans l'abstention croissante aux élections et dans l'importance du populisme d'extrême droite et d'extrême gauche lors des scrutins. «Tous pourris» est un jugement qu'on entend partout en dépit de l'honnêteté de la plupart des politiciens. L'archaïque cumul des mandats, les ingérences politiques répétées dans la justice, le harcèlement policier «au faciès» des jeunes, l'impunité d'une minorité de dirigeants politiques et d'hommes d'affaires n'ont fait qu'aggraver la défiance envers les élites.
La troisième crise française est celle des banlieues. Celle-ci n'est au fond que la combinaison des deux premières. Les jeunes et ceux qui sont issus de l'immigration n'acceptent plus d'être les seuls à porter le poids du chômage alors que le reste de la population conserve des conditions de vie souvent enviables. Semaine de 35 heures, retraite à 55 ans et «qualité de vie à la française»: autant de petits bonheurs qui font l'envie du monde entier mais dont ils n'ont jamais vu la couleur. C'est dans les banlieues que la crise de confiance est à son paroxysme. Comment y combattre la petite délinquance quand le premier magistrat du pays, qui est aussi président, jouit depuis 12 ans d'une impunité qui a scandalisé le monde entier?
***
Nicolas Sarkozy, François Bayrou et Ségolène Royal ont tous pris acte de la grave crise de l'emploi que traverse la France. Ils ont tous mis le travail au coeur de leur programme. C'est le point fort de Nicolas Sarkozy, qui ne craint pas de remettre en question les vieux corporatismes qui figent la société française. Malgré des audaces sans précédent, la candidate socialiste traîne toujours un déficit en cette matière. Celui-ci est dû à la prise en otage de son camp par une extrême gauche conservatrice où les tabous économiques sont légion. C'est au fond ce qui explique l'attirance de nombreux électeurs socialistes pour le centriste François Bayrou, qui jouit d'une liberté plus grande.
Par contre, seuls Royal et Bayrou ont pris acte de la crise de confiance. Ils sont les seuls à proposer la disparition du cumul des mandats, une réforme de la présidence, un renforcement du Parlement, la limitation des dépenses somptuaires et une certaine transparence. Bref, à exiger ce que Ségolène Royal nomme l'«ordre juste».
Le candidat de l'UMP semble au contraire tirer une sorte de fierté malsaine à aggraver ce déficit par une approche purement répressive, des interventions intempestives dans l'administration de la justice et sa façon de rabrouer régulièrement la presse. Nicolas Sarkozy pousse la provocation jusqu'à s'ingérer dans des débats qui ne le concernent pas, comme celui sur la part de l'inné et de l'acquis dans la pédophilie et le suicide. Il n'hésite pas à chercher volontairement l'affrontement en traitant de «racaille» une jeunesse qui ne veut au fond que s'intégrer.
Lorsqu'il promet de réaliser son programme en 100 jours, il se situe dans la tradition bonapartiste qui chérit les passages en force au mépris du Parlement, de la négociation et des compromis. Ce furent le plan Juppé en 1997 et le contrat première embauche de Dominique de Villepin en 2006.
Chaque fois, cette précipitation est devenue la recette idéale pour ne pas réformer la France. En attendant la prochaine explosion.
Correspondant du Devoir à Paris


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé