Présidentielle française - La rupture dans la continuité!

C'est pourquoi la leçon de ce scrutin est claire. Si le nouveau président élu réalise ses engagements, la gauche aura perdu le monopole de l'espoir et du changement social.

France - élection présidentielle 2007



L'élection de Nicolas Sarkozy comme nouveau président de la République française est apparue sans surprise dimanche soir. En effet, depuis l'annonce des résultats du premier tour du 22 avril dernier, le retard de Ségolène Royal paraissait insurmontable (écart de plus de cinq points par rapport à son adversaire) même si la dernière ligne droite a permis de révéler chez la candidate socialiste des qualités nouvelles ou, du moins, une posture de présidente qu'on ne lui connaissait pas.
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Par-delà le plébiscite accordé au nouveau président élu (avantage de 1,9 million de voix), la soirée électorale du 6 mai restera dominée par un contraste saisissant. En effet, nous pouvions observer d'un côté un candidat déjà installé dans les habits d'un président soucieux, dans le discours, du rassemblement de l'ensemble des Français, puis, de l'autre côté, une candidate défaite mais radieuse, préférant prendre rendez-vous pour de prochaines échéances plutôt que d'afficher les stigmates d'une perdante.
Par leurs stratégies de campagne, les deux candidats ont contribué à une profonde recomposition de l'espace politique et à une mutation de l'électorat français. Un politologue français, Dominique Reynié (IEP Paris), déclarait récemment que la «France s'installait [désormais] dans une culture de droite». Autrement dit, la valse des périodes de cohabitation s'éloigne à grands pas et réduit de facto les chances de la gauche d'occuper les plus hautes fonctions exécutives à moyen terme.
Le changement du calendrier électoral en 1999 par Lionel Jospin, consistant à faire précéder les élections législatives de l'élection présidentielle, prend ici un aspect autodestructeur pour la gauche de gouvernement. Rappelons qu'il s'agit de la première élection depuis 1981 où le candidat du parti politique (ou du gouvernement) sortant est réélu. En ce sens, si la France disposait jusqu'alors d'une prédisposition sociologique à voter à droite, la gauche bénéficiait régulièrement d'une contestation du bilan du sortant. Or, en 2007, le candidat Sarkozy sera parvenu à se désinhiber du statut de sortant en prônant paradoxalement la rupture dans la continuité.
Même s'il est encore trop tôt pour tirer un bilan de cette élection, plusieurs enseignements peuvent être tirés et lus en creux dans la perspective du troisième tour, celui des élections législatives des 12 et 19 juin prochains.
Des enseignements à retenir
Tout d'abord, le taux de participation élevé (près de 85 % lors des deux tours) permet à la France de tourner le dos au cataclysme démocratique de l'élection précédente où Jean-Marie Le Pen, chef du Front national, avait atteint le second tour. Si le vote utile semble être la première explication de ce sursaut civique, il est intéressant de souligner que Nicolas Sarkozy n'a pas hésité à chasser sur le terrain idéologique du Front national pour assurer sa victoire (un million de voix en moins pour le FN). Ce recul sans précédent du FN depuis sa percée de 1983 renforce la polarisation à droite et conduit à de nouveaux équilibres électoraux.
Le deuxième enseignement de nature historique est la présence d'une femme au second tour d'une élection présidentielle. Cela permettra sans doute d'amorcer un changement considérable dans la représentation politique d'un pays régulièrement classé comme mauvais élève de l'Union européenne à cet égard. Sur ce point, la présence massive de femmes dans les deux camps durant cette campagne a démontré que la vivacité, la férocité et même l'opiniâtreté sont des traits de caractère unisexes.
Le dernier enseignement, de loin le plus fondamental, concerne la recomposition de l'espace politique français. Contrairement à ce que les résultats laissent penser, le modèle de la bipolarisation politique vit probablement ses dernières heures au profit du bipartisme. En effet, malgré des tentatives de morcellement vers les extrêmes (Le Pen au second tour en 2002, voire les bons résultats précédents de l'extrême gauche), la Ve République française avait vu s'affronter des blocs partisans entre eux.
L'émergence de François Bayrou au premier tour (6,8 millions de voix) risque de n'être qu'une anicroche politique à cette lame de fond vers le bipartisme. En effet, le système électoral français laisse peu de place pour un troisième parti lors des élections législatives. Et c'est précisément à cette occasion que la thèse du bipartisme pourra être validée et démontrée par un faible nombre de triangulaires (trois candidats présents au second tour) le 19 juin prochain.
Enfin, la victoire de Nicolas Sarkozy s'est construite dans un climat idéologique particulier fait d'instrumentalisation. Entre autres exemples, la valeur travail a rapidement été confisquée par le leader de droite à des fins électoralistes. Lorsqu'on s'attarde aux préférences de politiques publiques ayant motivé le vote des Français, on constate que la lutte contre le chômage, la politique de sécurité, le financement des retraites et la politique d'immigration les ont largement séduits.
L'adhésion à Nicolas Sarkozy se fonde sur plusieurs valeurs conservatrices (respect, autorité, mérite, ordre) et économiques (réforme du marché du travail, retrait du rôle de l'État dans l'économie, etc.).
Sous l'angle de la sociologie électorale, cette double adhésion transforme les anciennes grilles de lecture, car elle suscite de nouvelles attitudes électorales. La droite a disposé d'un soutien massif auprès des catégories socioprofessionnelles indépendantes, libérales et agricoles, ainsi que des retraités. Mais en même temps, Ségolène Royal n'a pas réussi à devancer significativement Nicolas Sarkozy auprès des catégories intermédiaires et ouvrières.
C'est pourquoi la leçon de ce scrutin est claire. Si le nouveau président élu réalise ses engagements, la gauche aura perdu le monopole de l'espoir et du changement social.
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Martial Foucault, Professeur au département de science politique de l'Université de Montréal


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