France - La Francophonie dans les limbes?

Un transfert au ministère de l'Immigration serait perçu comme un désaveu pour l'OIF

France - élection présidentielle 2007


Paris -- La Francophonie concerne-t-elle les affaires étrangères ou l'immigration? Telle est l'une des questions qui semblent agiter le nouveau gouvernement de Nicolas Sarkozy. À la suite de la réorganisation des ministères annoncée la semaine dernière, la nouvelle administration est en effet incapable de préciser si la Francophonie relèvera toujours du ministère des Affaires étrangères ou si elle sera transférée au très controversé ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale.

Le flou qui règne depuis la semaine dernière inquiète déjà les milieux proches de la Francophonie où un éventuel transfert serait perçu comme un désaveu du rôle politique que revendique l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) depuis 1997. Au moment de mettre sous presse, hier à Paris, ni Matignon, ni l'Élysée, ni le quai d'Orsay n'étaient en mesure de confirmer où elle serait dorénavant logée.
Plusieurs sources confirment cependant l'existence d'un bras de fer entre les deux ministères au sujet de la coopération internationale, qui affecte donc la francophonie par voie de conséquence. Le quotidien Le Figaro a annoncé samedi le transfert à l'Immigration d'«une partie des services de la Francophonie», sans qu'on sache précisément laquelle. Le Monde faisait lui aussi état de «discussions serrées» entre les deux ministères citant une source du ministère de l'Immigration selon laquelle ce ministère «aura aussi nécessairement un lien avec la francophonie».
Derrière ce débat en apparence purement administratif, plusieurs tentent de mesurer l'importance que le nouveau gouvernement accorde à la Francophonie. La question est d'autant plus importante que la France est toujours le principal soutien financier de l'Organisation internationale de la Francophonie qui regroupe 53 pays membres.
La controverse est née vendredi dernier lors de la création du nouveau ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale. Placé sous la responsabilité d'un proche de Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, il sera chargé de contrôler les flux migratoires et de combattre l'immigration illégale -- qui, comme on le sait, vient principalement des pays francophones. Accusé de vouloir opposer immigration et identité nationale, Nicolas Sarkozy a décidé de confier aussi au ministère le «codéveloppement». S'agit-il du nouveau nom de l'ancienne «coopération», comme on serait porté à le croire? Personne ne semble en mesure de répondre pour l'instant à la question.
Selon certaines sources, le transfert de la Francophonie à l'Immigration aurait été défendu en invoquant la promesse de Nicolas Sarkozy de faire dorénavant passer des examens de français aux candidats à la réunification familiale. À l'origine, le président avait parlé de mobiliser pour cela le réseau des Alliances françaises à l'étranger.
«Le simple fait qu'on se pose une telle question montre bien l'inconscience française, dit Dominique Wolton, auteur de Demain la Francophonie [Flammarion]. La classe politique française est profondément inconsciente des enjeux de la diversité culturelle et linguistique qui sera le défi du XXIe siècle. Dans beaucoup de milieux, la Francophonie est encore perçue comme un truc du passé lié à l'Afrique.»
Si l'on fusionne la lutte contre l'immigration illégale et l'aide au développement, «le message sera complètement brouillé», dit le journaliste marocain Mustapha Tossa, en poste à Paris. «Ce serait la même chose si l'on fusionnait la Francophonie et l'Immigration. Pour l'instant, on n'y comprend rien.»
À la délégation générale du Québec à Paris, on se disait «préoccupé» par la question. Mais on ne confirmait aucune information à ce sujet. Rien n'aurait filtré de la volonté des autorités françaises ni dans un sens ni dans l'autre. Le délégué général Wilfrid Licari, qui était hier au festival de Cannes, a jugé ne pas avoir tous les éléments pour répondre à nos questions. À l'Organisation internationale de la Francophonie, on admettait qu'il y avait eu des «échanges» avec le gouvernement français à ce propos. On se rappellera que, l'an dernier, le secrétaire général de l'OIF, Abdou Diouf, avait publiquement critiqué la politique d'immigration de Nicolas Sarkozy qui était encore ministre de l'Intérieur.
Heureusement, dit Dominique Wolton, il se pourrait que le quai d'Orsay comprenne qu'il ne s'agit pas d'un banal transfert administratif. Lors de son entrée en fonction, le nouveau ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a «manifesté son intention de ne pas renoncer à la coopération internationale», nous a indiqué un fonctionnaire du ministère. Hier, personne n'était en mesure de confirmer la nomination éventuelle d'un secrétaire d'État à la Francophonie ni de quel ministère il relèverait. Il faudra pour cela attendre après les élections législatives. Quant à la destination finale de la Francophonie, elle devrait être annoncée plus tard cette semaine, lors de la publication des décrets d'attribution des ministères.
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Correspondant du Devoir à Paris


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