Le sommet de l'OTAN s'ouvre dans l'incertitude

Les 26 pays membres pourraient se déchirer sur la question afghane, mais aussi sur l'admission de l'Ukraine et de la Géorgie

OTAN - Sommet avril 2008



Bucarest - Le premier ministre canadien, Stephen Harper, est arrivé hier à Bucarest, où les 26 pays membres de l'Alliance atlantique (OTAN) se réuniront à partir de ce soir jusqu'à vendredi. Dès les abords de l'aéroport, les hélicoptères militaires prêts à décoller et les 23 000 policiers, gendarmes et membres des services spéciaux annonçaient la couleur. Ces trois jours, pendant lesquels défileront 50 chefs d'État et de gouvernement, sont sous haute surveillance. La capitale roumaine a des airs de ville fortifiée et les sirènes retentissent dans toute la ville.
Mais ce sommet s'annonce aussi comme celui de l'incertitude. Non seulement le Canada n'est-il pas certain de repartir de Bucarest avec l'assurance ferme que 1000 soldats viendront prêter main-forte à ses 2500 militaires dans le sud de l'Afghanistan, mais les sujets de controverse ne manquent pas. Le secrétaire général de l'OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, a lui-même qualifié le sommet d'«imprévisible». Outre la définition des objectifs globaux de l'OTAN en Afghanistan, les 26 pays membres pourraient se déchirer sur l'admission de la Géorgie et de l'Ukraine, deux pays dont la Russie estime qu'ils appartiennent à sa zone d'influence. En plus de ses 26 membres, l'OTAN a invité les 13 pays qui participent à la guerre en Irak mais qui ne sont pas membres de l'OTAN (comme l'Australie et le Japon). Le sommet se clôturera par une rencontre avec le président sortant de la Russie, Vladimir Poutine, avec qui les relations se sont considérablement refroidies depuis quelques années. Cela fait six ans qu'un président russe n'a pas participé à un tel sommet.
Le Canada toujours demandeur
Avant même de poser le pied à Bucarest, les membres du gouvernement Harper semblaient préparer le terrain à un sommet qui ne donnerait pas entière satisfaction au Canada. Celui-ci réclame 1000 soldats supplémentaires dans le sud du pays, où 2500 soldats canadiens sont déjà sous le feu des talibans. «Nous avons fait tout ce qu'il faut pour obtenir ces renforts, mais nous avons jusqu'à février 2009 pour les obtenir», a déclaré Peter MacKay dans l'avion qui le menait à Bucarest.
Le ministre de la Défense entend juger sur pièce la décision du président français Nicolas Sarkozy révélée cette semaine par la presse d'envoyer 1000 hommes supplémentaires, non pas dans le sud du pays, mais dans l'est, à la frontière pakistanaise, une région moins exposée. La décision doit être annoncée officiellement demain. Ces renforts, qui s'ajouteraient aux 1500 soldats français déjà en Afghanistan, n'épauleraient donc pas directement les Canadiens. Selon le scénario qui circule, ils permettraient néanmoins de soulager l'armée américaine, qui viendrait alors prêter main-forte au Canada. Mais hier, devant l'Assemblée nationale, le premier ministre français François Fillon a jeté un peu plus la confusion sur les intentions de la France en ne parlant plus que de «quelques centaines de soldats supplémentaires». Et il ajoutait que «les modalités de cet effort ne sont pas encore arrêtées». Il faut dire que, selon un sondage, 68 % des Français sont opposés à cette décision. L'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a notamment déclaré que, s'il fallait maintenir une pression en Afghanistan afin d'empêcher la reconstitution de nouvelles bases terroristes, il était utopique de penser «reconstruire» un «état qui n'existait pas avant la guerre». On soupçonne aussi la France de négocier son implication en échange d'une place plus grande dans le commandement de l'OTAN.
Dès ce matin, Stephen Harper devait plaider sa cause auprès du secrétaire général de l'OTAN et rencontrer le président afghan, Hamid Karzaï. Alors que les chefs d'État arrivaient dans la capitale roumaine, les pressions continuaient de s'exercer sur les pays afin qu'ils augmentent leur contribution au contingent de 42 000 hommes déjà en Afghanistan et surtout pour que leur action ne soit pas limitée à une région particulière. Onze pays ont déjà répondu à l'appel d'une façon ou d'une autre. La Géorgie, qui souhaite amorcer des démarches d'adhésion à l'OTAN, a annoncé l'envoi de 350 soldats, dont 200 dans le sud du pays. La Pologne, que Stephen Harper visitera après Bucarest, s'est aussi engagée à fournir des hélicoptères.
En échange de son implication accrue, la France s'est faite le champion à Bucarest d'une «approche globale» à l'égard du conflit afghan qui met largement l'accent sur le développement et la reconstruction. Le ministre français de la Défense, Hervé Morin, n'a pas caché son intention de ne pas se limiter à un effort militaire. L'OTAN devrait aussi adopter dans les prochains jours un document dit «classifié» qui ne sera pas rendu public et qui établira un calendrier et des objectifs précis à atteindre d'ici les cinq prochaines années. Le texte fixera notamment un échéancier de prise en main des opérations par l'armée afghane. Le président afghan, Hamid Karzaï, et le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, participeront aux discussions.
Ukraine et Géorgie
Le débat le plus déchirant et le plus imprévu risque de concerner l'adhésion éventuelle de la Géorgie et de l'Ukraine. Ces deux pays, qui ont une frontière avec la Russie, souhaitent entamer une démarche formelle d'adhésion. Soutenue par les États-Unis, le Canada, les pays baltes et la plupart des anciens pays de l'Europe de l'Est, cette demande est vue d'un mauvais oeil par l'Allemagne, la France, le Bénélux, l'Espagne, la Grèce, la Hongrie, l'Italie et la Norvège, qui craignent d'envenimer inutilement leurs rapports avec le voisin russe. Plusieurs invoquent l'opinion partagée des Ukrainiens sur l'adhésion à l'OTAN et les mouvements séparatistes actifs en Géorgie pour repousser la décision.
Moscou prétend que l'admission de l'Ukraine mettrait en péril la sécurité de l'Europe. Vladimir Poutine a même menacé de tourner ses missiles nucléaires vers l'Ukraine et la Géorgie. Selon le secrétaire général Japp de Hoop Scheffer, la question «n'est pas tant si, mais quand» ces pays amorceront une démarche d'adhésion. Plusieurs pays européens, avec à leur tête l'Allemagne, jugent inutile de froisser la Russie alors que Vladimir Poutine doit bientôt «céder» sa place, du moins formellement, à Dmtry Medvedev. Ce sommet étant aussi le dernier de George W. Bush, voilà qui incite plusieurs leaders européens à attendre l'élection de son successeur.
L'OTAN devrait plus facilement accepter l'adhésion définitive de l'Albanie, de la Croatie et de la Macédoine. Seule la Grèce s'oppose à l'adhésion de cette dernière, parce que son nom est aussi celui d'une province du nord de la Grèce et qu'elle la soupçonne de velléités annexionnistes.
Le Canada est représenté à Bucarest par son premier ministre, Stephen Harper, le ministre des Affaires étrangères, Maxime Bernier, son ministre de la Défense, Peter MacKay, et le général en chef Rich Hillier.
Correspondant du Devoir à Paris


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