Le défi français et l'univers anglo-saxon

2006 textes seuls



Les valeurs francophones, facteur d'équilibre

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Premier de deux - (Extraits de l'essai)
À partir de l'expérience française et en référence à la situation québécoise, cet essai identifie certains concepts, valeurs et façons de procéder liés à l'expérience historique des sociétés de langue française, qui apparaissent porteurs d'avenir dans le contexte de la mutation mondiale en cours. Cette dernière est marquée par la révolution technologique, la montée du terrorisme et l'accélération de la mondialisation. Cette analyse se fait sur toile de fond d'affaiblissement graduel du monde francophone depuis trois cents ans, avec un rappel de la dynamique de changement propre aux sociétés de langue française.
L'autre mérite de l'opposition française à la guerre en Irak aura été de démontrer que la fondamentale dualité du monde ne se limite pas à l'affrontement entre les forces du bien et les forces du mal. Par la bande, cela rappelait l'un des grands débats intellectuels du XXe siècle, entre Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, sur le lien entre la morale et la politique. Aron avait raison d'insister sur le fait que, si la politique doit obligatoirement intégrer une part de morale, elle ne saurait se réduire à elle. L'histoire est pleine de ces criminels dérapages collectifs qui étaient au départ justifiés par de belles considérations morales. Sur papier, il n'y avait rien de plus moral que l'idéologie communiste dont s'est servi Joseph Staline dans les années 30 pour assassiner des millions de ses compatriotes russes. C'est l'une des raisons pour lesquelles, quoi qu'en diront les puritains, le corrosif scepticisme, voire la scandaleuse amoralité que l'on reproche souvent à la France et aux Français, comportent des côtés positifs. Vive Rabelais ! Il n'y a pas là qu'une faille. Au contraire, un vieux peuple qui en a vu d'autres est davantage immunisé contre les vertueuses certitudes morales et les simplifications idéologiques, qui sont en train de resurgir partout dans le monde, pour son malheur.
Cela dit, les valeurs de type français ne sont évidemment pas en mesure, seules, de guider le monde vers un avenir meilleur. La France elle-même apparaît trop raffinée, trop revenue de tout, trop décadente diront certains, pour être capable de jouer efficacement ce rôle. Mais sur la vie des peuples et des individus, la longue tradition historique française renferme une irremplaçable expertise, que ce livre essaie de faire ressortir. Cet apport apparaît précieux pour l'équilibre d'un univers que certains anglophones entendent désormais façonner à partir de leurs propres valeurs, convaincus de la mission qui incomberait à l'Anglosphère de montrer la voie de l'avenir à une humanité qui en aurait absolument besoin.
L'Anglosphère
Au départ, le concept d'Anglosphère joint des pays comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Australie et la Nouvelle-Zélande en une seule entité politique, culturelle et linguistique, partageant les mêmes valeurs dans un certain nombre de domaines. Cette entité se considère comme l'avant-garde de l'humanité, à laquelle se joindront éventuellement d'autres pays qui adhéreront à ces valeurs avancées. Par définition, l'Anglosphère n'inclut pas la France. Mais, de façon révélatrice, elle ne comprend pas vraiment non plus le Canada, pourtant le plus vieux Dominion de l'Empire britannique et le pays objectivement le plus proche des États-Unis par sa géographie et son mode de vie.
C'est que le pays inclut une minorité trop importante de francophones : de fait, à cause du Québec, le Canada a refusé de se joindre à la coalition sous leadership américain ayant envahi l'Irak en 2003. L'opinion publique canadienne anglaise était divisée sur le sujet, et la province francophone du pays, en se révélant presque unanimement opposée à l'intervention en Irak, fit pencher la balance. Fait à noter, contrairement à la France, le Québec ne fut pas ostracisé par les États-Unis pour son opposition, l'ambassadeur américain à Ottawa allant même jusqu'à exprimer sa compréhension de la position québécoise, explicable selon lui par des raisons historiques. Il faisait implicitement référence au fait que les Canadiens français ont été traditionnellement opposés à l'implication du Canada dans les guerres menées dans le cadre de l'Empire britannique.
En attendant le bonheur futur de l'humanité, le concept d'Anglosphère présente l'avantage immédiat de favoriser non seulement les valeurs, mais aussi les intérêts de ceux qui parlent anglais partout dans le monde. De même, certains penseurs de langue anglaise ne semblent plus attacher beaucoup d'importance au concept classique d'État nation, qui leur apparaît dépassé dans le cadre de la mondialisation. Mais cela ne veut pas dire que la nation n'a pas été remplacée chez eux, de façon plus ou moins consciente, par un autre concept politique. Au contraire, on y est souvent passé en pratique de la nation à l'empire, un empire de type mondial, où les anglophones bénéficient d'un avantage comparatif sur les ressortissants des autres cultures dans la mesure où la mondialisation se fait pour une part en anglais. Notons que cette dévalorisation du fait national dans certains milieux intellectuels anglophones, n'empêche pas la Grande-Bretagne de se montrer très attachée à l'État nation dans le contexte européen, manifestant encore une fois son exceptionnelle aptitude à jouer sur plusieurs tableaux.
Si les valeurs de type anglais sont globalement plus fonctionnelles que les valeurs de type français dans le nouveau contexte mondial, elles comportent également des lacunes, comme un puritanisme intolérant, un matérialisme prononcé, de même que la dévalorisation des faits nationaux autres que le sien propre. Et il est évidemment plus facile d'imposer inconsidérément les valeurs de type anglais au reste du monde que ce n'est le cas des valeurs de type français. Le dossier irakien constitue une illustration de cette réalité.

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Les sociétés francophones devront s'adapter au contexte mondial

Le Soleil vendredi 10 mars 2006
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Deuxième de deux - (Extraits de l'essai : Le défi français)
Dans ce contexte mondial en mutation, quel sont les concepts, valeurs et façons de procéder liés à l'expérience historique des sociétés de langue française ? Ressort tout d'abord le legs de Descartes renforcé par le siècle des Lumières : la rationalité. L'obligation d'expliquer et de défendre ses comportements et ses valeurs est précieuse dans un monde où progresse un irrationnel destructeur. La France l'a rappelé au sujet de l'Irak, l'opposition française à la guerre manifestant au surplus le fait que la fondamentale dualité du monde n'est pas que négative, limitée à l'affrontement entre les forces du bien et les forces du mal : c'est au contraire l'une des conditions préalables à la démocratie et à la liberté.
En termes de prestige, le monde francophone occupe encore le deuxième rang en Occident, tout en étant prisonnier d'une dynamique de marginalisation constituant l'une des versions des réticences de beaucoup de sociétés face à la façon dont le pouvoir anglo-américain oriente la mondialisation. L'existence d'une vision francophone du monde à prétention universaliste assure un minimum de légitimité aux autres mouvements d'opposition, qu'un début de nouvel ordre international sous houlette américaine associe automatiquement au terrorisme, ou aux aberrations bureaucratiques de l'ancien bloc soviétique.
De même, le fait qu'en dépit de ses lacunes et de ses fragilités, le Québec renferme la seule société nord-américaine au nord du Rio Grande qui soit à la fois moderne, non anglophone et pacifique, représente pour l'avenir de la différence dans le monde quelque chose d'important.
Le monde ancien se poursuit à beaucoup d'égards, de même que le dialogue des civilisations et des identités dans lequel les sociétés de langue française - et l'Europe en général - jouent un rôle central. L'instabilité et la crainte de l'avenir amènent à se replier sur ces choses que l'on connaît et qui ont fait leurs preuves : les États, les cultures locales et nationales, l'importance du politique. Un certain conservationnisme redevient d'actualité, une partie de l'héritage de type français se rattachant à lui, comme l'a illustré la victoire d'un Non de freinage au référendum de 2005 sur la Constitution européenne. L'ancienne grande puissance dominatrice obsédée par l'Un que fut la France incarne parfois aujourd'hui la lutte des petits et des hybrides dans ce qu'elle a de légitime ; elle représente la différence politique nationale dans ce qu'elle a d'irréductible, face au modèle américain basé sur le groupe ethnique voué à l'assimilation, ce melting pot auquel le Québec - cela ne tient pas du hasard - est le seul à résister en Amérique du Nord. Coeur d'une Europe à la diversité culturelle et linguistique profonde, la vieille nation à prétention universaliste en régression face à son compétiteur américain en est venue à représenter le droit à la dissidence, le droit à la vraie différence.
Un autre élément de l'héritage de type français a trait à la légitimation du politique et de l'État, y compris son volet administratif. On pense au rôle central de l'État et de l'administration publique québécoise dans la reprise en main, après 1960, de leur société par les francophones majoritaires. Par rapport à l'anglosphère, le monde francophone véhicule une vision davantage politique de la liberté et de l'épanouissement tant collectif qu'individuel, une conception de la société moins liée au marché et au capitalisme. La France est historiquement le pays où une intervention substantielle de l'État dans l'économie et la société est restée globalement compatible avec la liberté et l'épanouissement des individus. Avec le Québec, c'est l'une des sociétés développées où les fonctionnaires et l'administration publique sont vus de façon positive par beaucoup de citoyens. Les succès de type français - limités mais réels - en matière d'aménagement de la société par le pouvoir politique contrebalancent partiellement le fiasco des expériences communistes et socialistes, dont plusieurs se prévalent aujourd'hui pour dévaloriser toute tentative de planification par l'État.
Dans la tourmente de la mondialisation, l'État et l'administration publique apparaissent d'irremplaçables facteurs d'ordre et de stabilité. L'un des défis du prochain millénaire sera politique : comment réformer un système capitaliste dont l'efficacité n'est plus à démontrer, mais qui apparaît handicapé par sa totale dépendance au développement et à la croissance sur une planète déjà en partie surexploitée ?
Enfin, la tendance à limiter au maximum le rôle de l'État rend difficile l'action dans le crucial domaine identitaire. Or, les États de type national auront un rôle important à jouer dans l'avenir pour aider à identifier ces points de références identitaires spécifiques à une société, qui sont si fondamentaux que leur respect est une condition sine qua non de l'ouverture aux autres et au changement. Au Québec, on en a un exemple en ce qui a trait à la prédominance du français sans exclusion de l'anglais.
Cela vaut dans la mesure où les sociétés de type français s'avéreront capables de procéder aux réformes économiques et sociales nécessaires pour s'adapter au nouveau contexte mondial, dans la mesure également où, ne continuant pas à dégénérer en futiles consensus antimondialisation, le modèle français et son homologue québécois conserveront leur crédibilité à la faveur de crises qui apparaissent désormais probables. Politologue et chercheur à l'École nationale d'administration publique à Montréal, il vient de publier "Le Défi français" aux Éditions le Septentrion. Il est aussi l'auteur de "Défi québécois".
Christian Dufour, Professeur et chercheur à l'École nationale d'administration publique à Montréal, il vient de publier "Le Défi français" aux Éditions le Septentrion. Il est aussi l'auteur de "Défi Québécois".


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