"La richesse de la nation"

Tribune libre - 2007


L'institut C.D. Howe vient de publier, à l'occasion du 30e anniversaire de la loi 101, une étude remarquée constatant l'amélioration du statut économique des Québécois depuis 40 ans et en attribue une partie du mérite à la Charte de la langue française. Bien sûr, certains journaux torontois ont refusé d'envisager cette possibilité et n'ont avancé que des généralités pour expliquer cette évolution remarquable. Bref, elles ont renoncé à l'expliquer, puisque les causes du problème, comme celles de sa solution, ne cadrent pas avec leur chauvinisme condescendant. Par contraste, Mario Roy dans La Presse "[La richesse de la nation->8142]" (11 août 2007) a voulu se pencher sur les causes de cette amélioration.
Il est amusant de constater que parmi toutes les causes recensées par Roy, il en est une, et non des mineures, qui brille par son absence : la confrontation politique, décidée, de la domination économique de la minorité anglophone, qui découlait d'un élan vigoureux de nationalisme politique.
Oui, l'État a remplacé l'Église et, ce faisant, nous a fourni des moyens, comme nation, de nous émanciper dans plusieurs domaines cardinaux, y compris l'économique. Mais est-ce que c'est l'Église qui faisait que les "Boards" d'une grande partie des firmes anglo-saxonnes qui dominaient notre économie, étaient des clubs réservés aux Saxons protestants ? Ce n'est pas l'Église non plus qui limitait l'accès des entrepreneurs Canadiens français au crédit nécessaire à la croissance ou au simple démarrage en affaires. À la vérité, une partie du clergé a aidé le développement des Caisses populaires qui répondaient à ce défi économique majeur.
Le slogan "Maîtres chez nous" de l'élection de 1962, où le gouvernement Lesage demandait au peuple l'approbation du projet de nationalisation de l'électricité défendu par Lévesque, ne faisait pas référence à l'Église mais à une forme de décolonisation. C'est de cet élan que résulte la loi 101, bien davantage que la décléricalisation. Cette dernière concerne, avant tout, les secteurs sociaux de première importance, comme l'éducation et la santé, moins le pouvoir économique direct.
En effet, si l'Église jouait un rôle de frein, c'était dans des domaines comme l'éducation, ayant lutté longuement contre les partisans d'une instruction publique obligatoire prolongée. Il faut tout de même rappeler, avec Fernand Dumont, que l'Église a aussi fourni un effort crucial en éducation, même si ce sont surtout des Écoles d'État qui ont développé les compétences économiques (par ex.: HEC) ; c'est davantage son monopole et la limitation des alternatives au collège classique qui posaient problème, que le collège classique lui-même.
Bref, quand on cherche à dégager les clés des réussites nationales que permit la Révolution tranquille des années 1960-1970, on retrouve des mesures de nationalisme positif, très volontaires, affirmées politiquement par un État québécois, dans un assez large consensus puisqu'on trouve de telles mesures d'affirmation nationale dans les gouvernements libéraux, unioniste et péquiste de l'époque.
Si aujourd'hui on voulait faire le bilan de la Révolution tranquille dans ses réussites et ses échecs, on lui trouverait certainement des défauts. Par exemple, on trouverait matière à amélioration dans le système d'éducation scolaire bâti à grande vitesse. Une autre question d'envergure serait le rapport exagérément malaisé au passé québécois dont on peine encore à se dégager depuis.
Mais on trouverait, du côté des succès, des mesures d'affirmation nationale grâce à l'outil de volonté politique qu'est notre État national, qui eurent des conséquences d'émancipation remarquables - culturelles, socio-économiques, démocratiques, etc.
Cela nous donnerait peut-être trop envie de prendre davantage en main notre destin avec un État pro-actif et souverain, pour qu'un quotidien néo-libéral et fédéraliste comme La Presse consente à présenter autre chose que l'importance de l'Église à la source des retards économiques des Québécois !

Charles Courtois, Montréal

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Charles-Philippe Courtois est docteur en histoire et chercheur postdoctoral à la Chaire de recherche en rhétorique de l'Université du Québec à Trois-Rivières. Il prépare la publication de La Conquête: une anthologie (Typo, automne 2009).





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