Lionel Groulx au-delà de la caricature

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Groulx : inspirateur des meilleurs aspects de la Révolution tranquille


Dans Le Devoir d’histoire du 5 mai dernier, Luc Chartrand prétend dresser l’un contre l’autre, dans un collage de clichés et d’amalgames, le frère Marie-Victorin et Lionel Groulx. Ces deux contemporains seraient emblématiques de deux courants de pensée contemporains, l’un « mondialiste », l’autre « identitaire », malgré leur nationalisme commun.


De tels exercices de catégorisation permettent rarement une analyse et une compréhension fine du passé. Aussi, la présentation de la pensée de Groulx verse vite dans la caricature et les fausses représentations.


Groulx et Marie-Victorin ont collaboré à L’Action française et participé tous deux d’un mouvement qui hissa l’Université de Montréal vers l’excellence en recherche, et lancèrent respectivement l’Institut d’histoire de l’Amérique française (IHAF) et l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS). Ils partageaient le désir d’encourager l’émancipation de leurs compatriotes et leur décolonisation.


Quant à la question de l’antisémitisme, Luc Chartrand s’appuie sur l’étude discréditée d’Esther Delisle. Groulx ne s’est pas départi des travers de son époque, où une méfiance envers le judaïsme était largement répandue. Mais il rejetait l’antisémitisme et le racisme, qu’il considérait comme contraires au christianisme : « L’antisémitisme non seulement n’est pas une solution chrétienne ; c’est une solution négative et niaise », écrivit-il dans les années 1930. Il ajoutait : « Dans le désarroi où nous sommes, les uns partent en guerre contre les Juifs, d’autres contre les Anglais. Fausses pistes […] notre mal n’est pas en dehors de nous, il est en nous. » Alors pourquoi cherche-t-on toujours à faire de Groulx un de ses grands promoteurs dans l’entre-deux-guerres et à le singulariser à cet égard ?


On avance souvent, en se basant sur son recueil Notre maître le passé, que Groulx était passéiste. Autre cliché. En faisant ainsi référence au passé, Groulx renvoie à l’une des bases de l’histoire : l’histoire d’une collectivité aide à comprendre son présent. Il y ajoutait une conviction propre à son « petit peuple » : son riche passé lui permettait d’envisager un avenir prometteur, à condition de ne pas baisser les bras ni de céder aux pressions assimilatrices du Canada et du continent. « Ils gardent l’avenir, ceux qui gardent l’histoire », écrit-il dans un poème qui se voulait un message d’espoir.


Mais n’était-ce point un intellectuel traditionaliste ? Groulx valorisait la transmission d’une tradition nationale, autrement dit d’une culture nationale. Il a toujours été convaincu qu’il fallait moderniser les traditions, faute de quoi, elles seraient vite balayées par l’histoire.


Groulx n’était pas en quête d’une reproduction du passé, mais d’une émancipation de la nation. Oui, il souhaitait que la nation renforce ce qu’elle avait de particulier, son caractère canadien-français et catholique, face aux pressions uniformisatrices anglo-saxonnes du Dominion et du continent. Mais il se souciait avant tout des façons de dépasser la survivance pour enfin vivre pleinement comme nation épanouie, participant au concert des nations.


L’ouvrage collectif dirigé par Groulx Notre avenir politique fut parmi ses livres les plus influents. Son objet était d’examiner toutes les facettes du problème de l’indépendance du Québec (« l’État français ») et comment la faire advenir dans un futur lointain ou proche, selon les circonstances de la politique internationale (la fin des empires coloniaux). Il fallait rendre l’indépendance plus aisée à réaliser par l’adoption d’une politique nationale à Québec, par l’intervention de l’État, que nécessitaient le nationalisme économique et le développement de la culture et de l’éducation, afin de redonner aux Canadiens français confiance en leur avenir.


Groulx y réfute les arguments usuels contre l’indépendance. L’intention des indépendantistes n’était d’isoler la nation, explique-t-il : la chose étant impossible (« Il n’est au pouvoir d’aucun peuple de s’isoler »), mais aussi indésirable, expliquait-il encore en 1936 : « Se refuser à d’autres formes de beauté, de richesses intellectuelles que nationales […], ce serait s’étioler comme la plante qui épuise son terroir, sans jamais se renouveler. »


Ce nationalisme réformateur inspira des partis modernisateurs : l’Action libérale nationale (1934) et le Bloc populaire (1943), dont les dirigeants étaient proches de L’Action nationale. […] On l’oublie trop souvent, la Révolution tranquille n’est pas qu’un moment de déchristianisation dans l’histoire du Québec, mais aussi un moment d’affirmation nationale. Si Groulx déplorait la première, il se félicitait de voir enfin se réaliser la seconde. C’est pourquoi André Laurendeau, observateur privilégié de la période, écrivit en 1967 : « […] la Révolution tranquille, ç’a été, pour une large part, l’irruption dans le réel de pensées qu’il entretenait et qu’il claironnait depuis plus d’un tiers de siècle. »


Avant la réforme de l’éducation, les débuts de la Révolution tranquille enchantèrent Groulx qui se pinçait de voir le gouvernement de Jean Lesage reprendre des termes comme « État du Québec » et des propositions comme la nationalisation […]. C’est que l’auteur du programme du Parti libéral, Georges-Émile Lapalme, s’était inspiré directement de Notre avenir politique, comme il l’explique dans ses mémoires.


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