La fuite

Autochtones

Le Canada, qui traditionnellement joue la carte du multilatéralisme sur la scène internationale, a pour une rare fois décidé de faire bande à part. Il a été, avec trois autres pays, l'un des seuls à s'opposer à l'adoption par les Nations unies de la Déclaration sur les droits des peuples autochtones jeudi dernier. Les Premières Nations voient là une trahison de la part de leur gouvernement, voire du mépris. Derrière ces mots se cache une profonde déception qui nourrira encore davantage leur ressentiment.
Cette déclaration, qui faisait l'objet de négociations depuis plus de vingt ans dans les diverses instances des Nations unies, est saluée presque unanimement comme une avancée majeure pour la reconnaissance des droits des 370 millions d'autochtones que l'on compte dans le monde. Personne n'y voit la fin du parcours conduisant au rétablissement de leurs droits. Cette déclaration représente plutôt un outil qui leur est donné pour progresser sur cette voie.
L'attitude du Canada n'est pas surprenante. Tout au long de l'élaboration de cette déclaration, le gouvernement fédéral a fait part de réserves qui se sont affirmées avec l'arrivée à Ottawa des conservateurs de Stephen Harper. Devant le Conseil des droits de l'homme en juin 2006, la délégation canadienne fut l'une des deux seules, l'autre étant la Russie, à s'opposer à son adoption.
Parmi ses réserves, certaines ne sont pas totalement sans fondements puisque certains articles de la Déclaration demeurent sujet à des interprétations diverses. C'est le cas de l'article 3 qui reconnaît le droit des peuples autochtones à l'autodétermination. Ottawa aurait voulu assujettir ce droit au respect de l'intégrité territoriale. Idem à propos de l'article 26 qui affirme que «les peuples autochtones ont le droit aux terres, territoires et ressources qu'ils possèdent et occupent traditionnellement ou qu'ils ont utilisés ou acquis». Cela aurait pu conduire à la réouverture des revendications territoriales déjà réglées, craignait-on. Derrière cet article se cache toute la question des redevances sur les ressources naturelles. Par ailleurs, on craignait que le Parlement ne soit un jour amené à modifier certaines de ses lois. Également, que les tribunaux, s'appuyant sur la déclaration, en viennent à reconnaître aux autochtones des droits qui ne leur sont pas reconnus aujourd'hui.
Il est vrai que l'adhésion du Canada à cette déclaration n'aurait pas été sans conséquences. Mais n'est-ce pas le cas chaque fois qu'il s'engage dans des instances internationales ou signe des traités et accords? Dans le cas présent, il se serait soumis à de nouvelles contraintes juridiques et politiques. Il se serait imposé des obligations morales à l'endroit des communautés autochtones. Il aurait été forcé d'accélérer le règlement des nombreux litiges avec les Premières Nations. Ce qui étonne, c'est que le Canada ne soit pas arrivé à surmonter ses hésitations alors que l'ont fait nombre d'autres pays, pensons à tous les pays d'Amérique latine et de l'Asie, qui comptent de grandes proportions d'autochtones et pour qui le défi à relever est tout aussi grand. Cela est étonnant de la part d'un pays qui se définit depuis 25 ans par sa Charte des droits. Dans ce cas, c'est de droits individuels qu'il est avant tout question, alors que, dans cette Déclaration des droits des peuples autochtones, c'est davantage de droits collectifs, un concept que le gouvernement fédéral n'aime pas valoriser.
Il y a dans l'attitude du gouvernement fédéral une part de mauvaise volonté. Ce n'est pas d'hier qu'Ottawa traîne les pieds au regard des revendications des autochtones. Trop souvent, il ne réagit que sous la pression de la colère des communautés autochtones. Les Premières Nations trouveront une consolation dans le fait
que 143 pays ont voté en faveur de cette déclaration, ce qui confirme qu'il y a à travers le monde un mouvement irréversible de reconnaissance des droits des peuples autochtones. Qu'il le veuille ou pas, le Canada ne pourra toujours fuir ses responsabilités à leur endroit.
bdescoteaux@ledevoir.com


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