La catastrophe annoncée

Dion-le-fossoyeur

Le congrès où Stéphane Dion est devenu chef du Parti libéral du Canada, en décembre dernier, restera un des moments les plus surréalistes des annales politiques canadiennes.
En pénétrant dans le Palais des congrès, on avait l’impression de débarquer sur une autre planète. Ou encore à Toronto. De toute évidence, ces gens-là étaient totalement coupés de la réalité québécoise.

Quand M. Dion a été déclaré élu, les libéraux du Québec, à commencer par ses anciens collègues ministres, étaient en état de choc. Ils étaient convaincus que leur parti venait de commettre un véritable suicide politique. Tout aussi abasourdis, les souverainistes se prenaient à rêver de voir le père de la Loi sur la clarté devenir premier ministre du Canada.
Les libéraux d’un océan à l’autre ont eu l’occasion de déchanter depuis, mais la défaite cuisante encaissée hier dans Outremont est le premier signe concret de la catastrophe annoncée, comme la première secousse qui précède un tremblement de terre.
Même en tenant compte de la popularité personnelle de Thomas Mulcair et d’un tassement du vote bloquiste, il n’est pas normal que le parti qui forme l’opposition officielle soit incapable de conserver une forteresse réputée imprenable, où les libéraux ont toujours disposé d’une grosse organisation, dans une élection partielle.
Les électeurs profitent généralement d’une partielle pour envoyer un message au gouvernement. Cette fois, il s’adressait clairement à l’opposition libérale et il était limpide: les Québécois ne veulent tout simplement pas de M. Dion.
Il pourrait bien devenir le seul chef libéral en cent ans à ne jamais occuper le poste de premier ministre, mais aucun n’a été encore renversé avant d’avoir pu tenter sa chance. Son leadership déjà chancelant vient néanmoins de prendre un très dur coup. Comment réussira-t-il à attirer des candidats le moindrement intéressants après avoir fait subir un échec aussi cuisant à Jocelyn Coulon, qu’il avait choisi personnellement?
Le recul ne se limite pas à Outremont. Dans les circonscriptions totalement francophones de Saint-Hyacinthe–Bagot et Roberval–Lac Saint-Jean, où le vote libéral était déjà famélique en 2006, le PLC n’a plus qu’une existence virtuelle. M. Dion de jouer les matamores, alors qu’il serait vraisemblablement la première victime d’un scrutin anticipé.
Le premier ministre Harper peut conclure de la victoire conservatrice écrasante dans Roberval–Lac-Saint-Jean que l’opposition à l’intervention canadienne en Afghanistan n’a pas occulté son fédéralisme d’ouverture. Avec un solide candidat, comme le maire de Roberval, le PC peut donc espérer de nouveaux des gains au Québec.
M. Harper pourra maintenant se montrer plus audacieux dans la rédaction de son discours inaugural. La progression conservatrice dans Saint-Hyacinthe est également encourageante, mais l’est-elle suffisamment pour aller jusqu’à provoquer la chute de son gouvernement et forcer le déclenchement d’élections?
Pour le Bloc québécois, la perte de cette circonscription représentée par Michel Gauthier depuis 1993 est douloureuse. En principe, cela devrait inciter Gilles Duceppe à la prudence, mais il va peut-être se demander s’il n’a pas intérêt à précipiter les choses avant que la désaffection pour le Bloc ne s’aggrave encore. Dans Outremont, l’érosion de son vote au profit du NPD est dramatique. Même s’il a conservé l’ancien fief d’Yvan Loubier, Saint-Hyacinthe–Bagot, son avance a été réduite des trois quarts.
Après dix ans à la tête du Bloc, certains ont noté des signes de lassitude chez M. Duceppe. Sa déconfiture face à Pauline Marois n’a certainement rien fait pour raviver son enthousiasme. Si les prochaines élections générales sont tenues à brève échéance, le chef du Bloc mènera sans doute une ultime campagne, mais 2009 doit maintenant lui sembler bien loin.
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Jack Layton, qui n’avait rien à perdre, a évidemment tout lieu de se féliciter, mais la victoire dans Outremont ne signifie pas qu’une percée néo-démocrate significative au Québec soit pour demain. Malgré la popularité personnelle de Thomas Mulcair, dont le charisme contrastait violemment avec le peu d’éclat de son adversaire libéral, le NPD aura fort à faire pour conserver Outremont aux prochaines élections générales.
Dans l’immédiat, tout ce qui peut affaiblir le PLC constitue néanmoins une bonne nouvelle. La défaite libérale aura un effet démoralisateur d’un bout à l’autre du pays. M. Layton peut raisonnablement espérer qu’une partie des électeurs libéraux désabusés se tourneront vers son parti.
Même si son succès devait être éphémère, il faut reconnaître que M. Mulcair a rebondi de façon remarquable après son éviction du cabinet Charest, qui a été l’occasion d’une véritable métamorphose. Après avoir traîné des années une réputation parfaitement justifiée de politicien sans scrupules, il a réussi à se transformer en homme qui a préféré sacrifier sa carrière plutôt que ses principes. Les circonstances l’ont bien servi, mais il faut lui reconnaître d’avoir su en profiter.
Après ses démêlés avec M. Dion, à l’époque où ils étaient tous deux ministres de l’Environnement dans leur gouvernement, M. Mulcair ne serait sans doute pas être mécontent de devenir l’artisan de son malheur.


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