L'ère des chefs jetables ?

Dion-le-fossoyeur



Comme prévu, le leadership de Stéphane Dion n'a pas résisté à la défaite de son parti. Même sa volonté de demeurer en fonction jusqu'à l'élection de son successeur ne fait pas l'unanimité. Au-delà du personnage et des circonstances de la situation, il y a un facteur puissant, sensible dans l'histoire récente au Canada et dans les pays qui ont un système parlementaire comme le nôtre. De plus en plus rares sont les perdants à qui on donne une deuxième chance. Paul Martin (en 2006) et Kim Campbell (en 1993) ayant quitté leur poste immédiatement ou presque, certains en sont même venus à croire que l'immolation sur-le-champ du chef défait constitue un rite post-électoral obligé.
En fait, la tradition politique canadienne récente est un peu moins dure. La plupart des autres chefs de l'opposition défaits aux élections sont restés en poste, quitte à annoncer leur départ quelques mois plus tard (comme Turner en 1989, Trudeau en 1979 ou Stanfield en 1975) ou à devoir convoquer un nouveau congrès de leadership qu'ils ont perdu (comme Day en 2001 et Clark en 1983). Preston Manning est demeuré en poste, mais il n'a pu obtenir en 2000 la direction du «nouveau» parti de l'Alliance canadienne qu'il avait fondé.
Le contraste est grand avec la pratique d'autrefois, selon laquelle un chef défait pouvait espérer une deuxième, voire une troisième chance, et s'attendre à un minimum de grenouillage dans l'intervalle. Le cas de Robert Borden est exemplaire. Élu chef du parti en 1901, il perd l'élection de 1904 et est battu dans sa propre circonscription. À nouveau sur les rangs en 1908, il réussit à se faire élire, mais son parti est défait. La fortune lui sourira pourtant en 1911. Cette attitude plus tolérante envers l'échec explique les pontificats de Wilfrid Laurier (1887-1919) et de Mackenzie King (1919-1948) à la tête du parti libéral.
Pearson subit une raclée sans précédent à son premier test, en 1958, perdant d'un coup plus de la moitié des sièges de son parti. «J'ai assisté à un party d'huîtres avant de regarder la soirée des élections, commenta-t-il. Les huîtres étaient délicieuses. Je n'ai jamais vu un aussi mauvais spectacle à la tv de ma vie.» Son épouse ajouta: «Pour aggraver les choses, mon mari a remporté son propre comté.» On connaît la suite. À cette époque, on pouvait se payer le luxe de l'humour dans les post-mortems électoraux...
Aujourd'hui, les chefs défaits qui s'accrochent peuvent s'attendre à une guérilla constante. Le parcours de John Turner à la tête des libéraux après 1984 fut un véritable calvaire personnel, marqué par deux ou trois contestations, dont l'une en pleine campagne électorale! On peut en dire autant au Québec pour Pierre Marc Johnson et Claude Ryan. Harper semble avoir échappé à cette malédiction en 2004, tout comme Stanfield en 1972, parce que le résultat de l'élection constituait dans chaque cas un réel progrès.
En Angleterre et en Australie, on en est rendu carrément à l'ère des chefs jetables. Il y a eu 15 élections en Australie depuis 1972. Dans huit cas, le chef défait est parti sur-le-champ. Des sept autres qui se sont cramponnés à leur poste, cinq ont été déposés avant l'élection suivante. Il arrive qu'un nouveau chef n'ait même pas la chance de se rendre jusqu'aux prochaines élections. Les quatre plus récentes élections britanniques ont toutes vu le chef perdant quitter son poste dans les heures suivant le scrutin.
Les conditions de la vie politique ont changé. Aux États-Unis, le candidat défait à la présidence doit repartir à zéro, et il est rarissime qu'il obtienne une seconde chance. Le parti peut ainsi choisir son candidat en fonction des circonstances du moment, sans égard aux personnes en place. Cette pratique nous influence peut-être plus que nous ne voulons l'admettre. Surtout, la vie politique est devenue plus compétitive et la notion de loyauté au chef n'est plus guère à la mode. Un seul des vieux adages parlementaires concernant les partis conserve toute sa valeur: «Devant toi, il y a tes adversaires. Derrière toi, tes ennemis.»
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Louis Massicotte, L'auteur est titulaire de la Chaire de recherche sur la démocratie à l'Université Laval


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