La catalanisation

Le français à Montréal

Chaque été, j'emmène ma fille voir les feux d'artifice sur le pont Jacques-Cartier. L'événement attire toujours un public populaire venu d'Hochelaga-Maisonneuve et du Faubourg à m'lasse. Il y a deux ans, à notre droite, deux écoliers se tiraillaient. Le premier était latino-américain et le second d'origine québécoise. Contrairement à son camarade, le petit Latino passait de l'anglais au français le plus naturellement du monde. Une phrase en anglais succédait à une phrase en français. Ces deux langues, qu'il parlait minimalement toutes les deux, semblaient s'équivaloir pour lui, et l'enfant ne semblait pas ressentir plus d'attachement à l'une qu'à l'autre. Cette gymnastique linguistique était un objet de fierté qu'il pratiquait sous le regard admiratif de ses parents et de son camarade, qui tentait tant bien que mal de l'imiter. Pendant une heure, nous avons assisté à un curieux processus d'assimilation inversée. Un jeune Québécois francophone tentait par tous les moyens de se fondre dans le bilinguisme d'un immigrant de fraîche date.

Il n'y a qu'au Québec qu'une telle chose est possible. Il y a quatre ans, j'avais raconté dans cette chronique comment j'avais été expulsé d'une pharmacie de la rue Sainte-Catherine (près de la rue de Bleury) parce que j'avais refusé de m'exprimer en anglais. «Canada is a bilingual country!», m'avait-on dit sur le ton du célèbre «speak white!». Les révélations du Journal de Montréal ne m'ont donc pas surpris. Certes, on peut les relativiser et y opposer d'autres chiffres, mais on ne peut pas nier qu'il se passe quelque chose à Montréal.
Celui qui, comme moi, y revient tous les trois mois le constate aisément. Cela se remarque à une foule de détails. Certes, il est facile d'être servi en français presque partout, mais on s'adresse à vous de plus en plus indifféremment en anglais ou en français. Le français a beau être parlé presque partout, il est de moins en moins considéré comme la principale langue d'usage et de plus en plus comme l'égal de l'anglais.
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Devant la commission Bouchard-Taylor, l'ancien sous-ministre Louis Bernard a récemment affirmé que le Québec était en réalité «un pays bilingue». Chose certaine, à Montréal, l'anglais et le français sont d'ores et déjà en voie d'avoir le même statut public. Il y a quelque temps, un intellectuel québécois avait proposé de catalaniser la politique québécoise en s'inspirant des stratégies politiques de ce petit peuple du nord-est de l'Espagne. Au fond, Montréal est peut-être déjà largement sur la voie de la catalanisation.
L'évolution actuelle de la métropole me fait en effet beaucoup plus penser à celle de Barcelone qu'à celle de Bruxelles, par exemple. Il ne m'est jamais arrivé de me faire servir en néerlandais à Bruxelles. Cette ville a beau être officiellement bilingue et le néerlandais a beau être la langue majoritaire en Belgique, le français domine sans partage dans la capitale belge. L'affichage bilingue n'y est au fond qu'un symbole destiné à consoler les Flamands.
Barcelone connaît par contre un véritable équilibre des langues. Certes, le castillan (l'espagnol) conserve une position dominante dans les médias, les tribunaux et l'administration fédérale, mais le castillan et le catalan ont un statut presque identique dans les commerces. Les Barcelonais cultivent une sorte de bilinguisme organique qui leur permet de passer d'une langue à l'autre sans transition, un peu comme les Acadiens. Les immigrants ont beau apprendre le catalan à l'école, la force d'attraction de l'espagnol est plus forte que les lois. En 20 ans de combat, le catalan a ralenti sa lente érosion, faisant même des progrès, mais il n'a pas réduit le moins du monde la place de l'espagnol. Les lois linguistiques ne fabriquent pas des Catalans mais, au mieux, des gens organiquement bilingues pour qui les deux langues ont un statut d'égalité.
Il se passe exactement la même chose à Montréal. La loi 101 y fabrique surtout des Québécois bilingues pour qui les deux langues ont au mieux la même importance. Comme le disait Louis Bernard, le statut officiel du français au Québec est éminemment trompeur. Aussi trompeur que le pseudo-bilinguisme canadien. La réalité de Montréal est aujourd'hui celle d'une ville bilingue et même de plus en plus organiquement bilingue. Pour imaginer à quoi ressemblera Montréal demain, il suffit peut-être de penser à Barcelone.
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Catalaniser le Québec, cela signifie peut-être aussi de le provincialiser.
Le voyage qu'achève aujourd'hui Jean Charest en Europe est l'exemple même de la visite d'un premier ministre provincial dans tous les sens du terme. De mémoire de journaliste, on avait rarement vu un séjour en Europe aussi mal préparé. La journée passée à Paris a été ajoutée à la dernière minute. Malgré une intervention remarquée sur TV5, Jean Charest n'y a fait que le strict minimum.
Le premier ministre a beau être plus à l'aise dans ses discours en anglais qu'en français, ce fut encore pire à Londres. M. Charest n'a pas rencontré une seule personnalité ni accordé une seule entrevue marquante. Pas le moindre ministre important du gouvernement de Gordon Brown. Son principal discours a surtout attiré des hommes d'affaires canadiens. Le premier ministre a poussé le provincialisme jusqu'à inaugurer une exposition dans les murs confidentiels de... l'ambassade canadienne. Comme si Londres ne regorgeait pas d'artistes québécois qui se produisent dans les salles et les musées les plus prestigieux.
En 1994, Daniel Johnson n'avait-il pas rencontré John Major en personne? Même un souverainiste comme Bernard Landry avait visité Londres en 2002 avec une délégation d'une dizaine d'hommes d'affaires et fait un discours à Mansion House, la résidence du Lord Mayor, où le chancelier de l'Échiquier prononce son discours annuel sur l'état de l'économie. Le même jour, sa ministre Louise Beaudoin prononçait une conférence au Royal Institute of International Affairs. Le premier ministre avait aussi décoré des personnalités britanniques de l'Ordre du Québec et accordé des entrevues au Financial Times et à The Economist.
Signe de cette vision provinciale, la délégation de Londres, la deuxième en importance dans le monde, n'a plus de délégué général depuis plus de six mois. Pas surprenant qu'à Davos, Jean Charest ait appelé Stephen Harper au secours pour sauver son projet de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne.
Oui, vu de l'étranger, le Québec ressemble de plus en plus à une province... bilingue.
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crioux@ledevoir.com


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