L'obsession afghane

2006 textes seuls



Depuis des semaines, des voix de plus en plus nombreuses réclament un débat parlementaire sur la mission afghane
Le gouvernement conservateur s'est attaché hier lors du discours du Trône à redonner du lustre à l'action gouvernementale passablement éclaboussée par les scandales de l'administration précédente. Et, comme tous les discours du Trône qui l'ont précédé, celui-ci n'a pas dérogé à la tradition: il met l'accent sur des priorités nationales. Quelques phrases, tout au plus, ont résumé la pensée de Stephen Harper sur la place du Canada dans le monde. C'est la loi du genre. Avec les États-Unis, la question afghane était au menu.
La relation avec les États-Unis reste au coeur de notre politique étrangère, et le premier ministre en fait sa priorité. Il a bien raison. Cette relation a été ébranlée au cours des quatre dernières années, en grande partie en raison de la détermination de l'administration Bush à imposer au reste du monde ses vues sur l'Irak, le Proche-Orient, les problèmes climatiques, l'ONU. Le Canada n'a pas été épargné par les manières brusques et offensantes de la Maison-Blanche.
À propos de l'agression contre l'Irak, par exemple, le président américain voulait la guerre et a utilisé la stratégie de l'intimidation et de la menace envers ses alliés pour les forcer à joindre son camp, comme vient de le révéler une note de service britannique résumant une rencontre entre lui et Tony Blair à la veille d'un vote au Conseil de sécurité sur une résolution autorisant la guerre: pour gagner le vote, " les États-Unis n'hésiteraient pas à tordre des bras et à proférer des menaces ", avait dit le président.
Malgré les insultes, le Canada n'a pas flanché et a refusé son appui. Ce n'était pas l'option de Stephen Harper, alors chef de l'opposition. Devant le carnage quotidien en Irak, le premier ministre aurait dû hier remercier Jean Chrétien de ne pas avoir entraîné notre pays dans cette aventure sanglante. L'affaire a laissé des marques profondes au sein de la population canadienne, et ceux qui croient que la venue à Washington de Michael Wilson comme nouvel ambassadeur du Canada va changer les choses n'ont rien compris à l'histoire de nos relations tumultueuses avec notre ami du sud. Il y aura moins de gros mots, mais toujours plus de contentieux bilatéraux et multilatéraux. Nos intérêts et nos valeurs se rejoignent souvent, mais sur de nombreux sujets, ils diffèrent diamétralement. Stephen Harper espère des relations fortes, il devra avancer avec prudence.
Le Canada aime bien croire qu'il a une influence et un poids dans le monde. Ce n'est pas totalement faux. En Afrique, où je me rends régulièrement, mais aussi en Amérique latine, en Europe et dans certains pays d'Asie, le Canada jouit d'un capital de sympathie extraordinaire, mais dont la conséquence est de susciter des attentes impossibles à combler. Un important banquier malien me disait récemment ne pas comprendre pourquoi notre pays ne faisait rien en Côte d'Ivoire, au Congo, au Darfour, et laissait toute la place à la France et même aux États-Unis.
" La France, c'est la puissance coloniale, disait-il. Elle s'est discréditée et perd du terrain. Les Américains arrivent et distribuent de l'argent. C'est tout ce qu'ils savent faire. Ils ne connaissent rien à notre continent. Avec vous, les Canadiens, nous n'avons aucun contentieux. Au contraire. Pourquoi n'êtes-vous pas ici? " Nous sommes là, ai-je répondu, au Darfour, en particulier, mais nous n'avons guère de grands moyens. Ou, plutôt, ai-je rectifié, nos moyens nous les utilisons ailleurs, en Afghanistan. Stephen Harper a confirmé cette orientation. L'Afghanistan est devenu notre obsession, la seule intervention militaire internationale qui compte, celle " où nous pouvons faire une différence " comme aimait à le rappeler Paul Martin.
Noble mission
C'est vrai, la mission est noble: stabiliser le pays, lutter contre la nébuleuse terroriste, défendre nos intérêts en matière de sécurité. Le fardeau est pourtant lourd et il demandera un engagement sur quinze ou vingt ans. Sommes-nous prêts à le supporter? Rien n'est moins sûr. Les Canadiens demeurent opposés à cette mission, en grande partie parce que les libéraux, puis les conservateurs, ont adroitement évité d'expliquer convenablement le sens et les objectifs profonds de notre présence en Afghanistan.
Depuis des semaines, des voix de plus en plus nombreuses réclament un débat parlementaire sur la mission afghane, et même un vote formel des députés afin de confirmer notre engagement dans ce pays et la solidarité des Canadiens envers leurs soldats. Hier, le premier ministre n'a pas répondu. Il a raté une bonne occasion d'établir un vrai dialogue avec les Canadiens sur cette question. C'est dommage, car cet exercice s'impose devant la réalité internationale où les missions de ce genre vont se multiplier dans l'avenir.
Pour ceux qui espéraient plus de clarté au sujet de la politique étrangère du gouvernement conservateur, le discours du Trône aura été un exercice décevant. Au-delà des propos convenus sur le renforcement du multilatéralisme et des relations avec les alliés, il faudra attendre une autre occasion pour en savoir un peu plus sur les orientations détaillées du gouvernement.
L'auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix. Il est aussi professeur invité au GERSI et au CERIUM de l'Université de Montréal.
j.coulon@cerium.ca


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