Lettre au futur ministre des Affaires étrangères

705a518c21cd5a8ea7f6f317ec00613d

Sortir des illusions sur la souveraineté canadienne : le pays est une simple annexe des États-Unis


Je tiens à vous féliciter pour votre nouvelle nomination.


Il ne vous aura pas échappé que les relations internationales du Canada traversent une grave période de turbulences. La situation dont vous héritez est unique et inquiétante : pour la première fois de son histoire récente, le Canada entretient des relations compliquées, sinon exécrables, avec les quatre grandes puissances actuelles que sont les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Inde. Et jamais le Canada n’a compté si peu d’amis prêts, du moins publiquement, à se tenir à ses côtés dans les moments difficiles.



Comment en sommes-nous arrivés là ?


PENDANT PRÈS D’UN DEMI-SIÈCLE, les deux grands partis qui ont successivement dirigé le pays — les conservateurs et les libéraux — ont partagé à quelques détails près les mêmes idées quant à la place du Canada dans le monde. Ils ont défendu un Canada engagé sur la scène internationale et partisan farouche du multilatéralisme, du désarmement, du maintien de la paix et de la promotion de la démocratie et des droits de la personne. Évidemment, le Canada n’était pas neutre. Il était aligné sur les États-Unis et membre de l’OTAN. En même temps, il n’a jamais cherché à envenimer les relations entre puissances. Toute sa diplomatie était tournée vers une stratégie d’engagement constructif visant à éviter les conflits qui auraient pu être dévastateurs pendant la guerre froide.



 


Malheureusement, cette politique de prudence et de dialogue a été remplacée par des positions dogmatiques, qui ont suscité puis aggravé des querelles avec de nombreux pays. Cette rupture avec la politique antérieure est intervenue au moment de l’élection des conservateurs en 2006 et s’est poursuivie sous le gouvernement libéral à partir de 2015.


Stephen Harper a donné une orientation musclée à sa politique étrangère. Il a mis l’accent sur le côté « guerrier » de notre expérience historique afin de promouvoir et de défendre une vision « morale » des relations internationales.


Justin Trudeau a poursuivi la tradition canadienne en axant son programme de politique étrangère sur une participation active au multilatéralisme, aux négociations de désarmement, aux opérations de paix et à la défense des droits de la personne. Et, comme Stephen Harper, il lui a injecté une bonne dose de morale.


Paradoxalement, dans un cas comme dans l’autre, l’orientation adoptée n’a pas produit les effets escomptés, et ce, simplement parce que les deux gouvernements ont érigé l’impératif moral en article de foi, ce qui a eu pour conséquence de tendre les relations du Canada avec plusieurs grandes puissances. La Chine, la Russie et l’Inde ont été tour à tour ignorées, sanctionnées, sermonnées ou même humiliées en raison de leur politique extérieure ou intérieure par des politiciens canadiens incompétents et suffisants.


Dans divers dossiers — des changements climatiques au conflit israélo-palestinien en passant par les questions d’identité sexuelle —, la voix de la modération et du bon sens a été remplacée par des décisions et des sermons dont l’effet a été d’irriter de nombreux gouvernements, sans rien apporter à la diplomatie canadienne.



 


Pendant toutes ces années où conservateurs et libéraux ont donné des leçons au monde entier, ils n’ont pas pris toute la mesure des bouleversements en cours, et qui se trouvent à contester l’ordre international établi au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale auquel nous tenons beaucoup.


Cette contestation est apparue après la disparition de la rivalité Est-Ouest dans les années 1990, avec l’émergence d’autres puissances désireuses de redéfinir l’ordre mondial afin qu’il reflète la nouvelle distribution du pouvoir sur la planète. Elle a aussi atteint les États-Unis, qui n’hésitent plus, depuis l’agression contre l’Irak en 2003, et maintenant avec la présidence de Donald Trump, à remettre en cause les règles de cet ordre — règles qu’ils ont pourtant créées et qui les ont si bien servis.


Les positions conservatrices et libérales, trop campées, trop arrêtées, ne répondent pas aux défis auxquels doivent faire face le Canada et le monde.


MAINTENANT QUE VOUS ÊTES EN POSTE, dégagez-vous des lourdeurs idéologiques et des effets de tribune propres aux campagnes électorales. Votre gouvernement doit s’atteler à revoir la conduite et la substance de notre politique étrangère. Je vous suggère six avenues de réflexion qui sont autant de chantiers à entreprendre.


1 À titre de ministre, vous dirigez quelques milliers de diplomates, qui sont les yeux et les oreilles du Canada dans le monde. Une source intarissable d’idées, qu’il faut absolument exploiter. Malheureusement, les deux précédents gouvernements ont négligé cette ressource naturelle. Ils ont donné la priorité aux diplomates techniciens, ceux qui ont l’art de répondre immédiatement aux attentes, et ont marginalisé les diplomates penseurs, ceux qui sont en mesure de décoder les tendances à venir et d’aider le Canada à trouver son chemin.



 


Rétablissez l’équilibre, suscitez le débat, écoutez ceux qui sont sur le terrain. Consultez aussi les experts, ils ont des idées. Augmentez notre présence diplomatique sur certains continents, particulièrement en Afrique, où l’empreinte du Canada s’efface lentement. N’oubliez pas, nous sommes une puissance moyenne en déclin. D’ici 2050, nous risquons de ne plus figurer au palmarès des 20 plus grandes économies du monde. Une diplomatie active et créative pourrait permettre au Canada de continuer à se distinguer.


2 Notre politique étrangère est trop souvent victime des passions. On le voit bien avec la place qu’occupent les lobbys représentant des diasporas dont les préoccupations sont parfois en opposition avec nos intérêts nationaux. La politique étrangère n’a pas pour vocation de promouvoir des particularismes, même s’il est tentant pour les partis politiques de courtiser le vote des communautés ethniques. Or, la défense de l’intérêt national exige un regard froid et dépassionné sur les affaires du monde. Vous aurez à tenir loin ces influences et à garder bien en vue le seul intérêt du pays.


3 Il est faux de prétendre, comme vous pouvez le lire ou l’entendre souvent, que la politique étrangère canadienne s’est surtout construite sur la défense et la promotion des valeurs démocratiques. Si cela avait été le cas, jamais nous n’aurions établi de relations avec l’ex-Union soviétique, la Chine et tous les régimes dictatoriaux qui ont longtemps constitué l’essentiel des membres de la communauté internationale.


Dès lors, compte tenu de la situation internationale actuelle, il faut parler à tout le monde, même à ceux qui nous sont désagréables, comme la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. Souvenez-vous, il y a encore quelques années, les États-Unis refusaient le moindre contact avec les talibans, car ils étaient considérés comme des terroristes. Aujourd’hui, Washington négocie activement avec eux l’établissement de la paix en Afghanistan, tout aussi terroristes demeurent-ils. N’hésitez donc pas à prendre des risques, à être audacieux.


4 Les États-Unis vont rester le plus important partenaire économique, diplomatique et militaire du Canada pour le prochain siècle. Ne cédez pas à la tentation de prononcer des discours larmoyants sur notre volonté d’indépendance par rapport à notre voisin du Sud. Vous susciterez des applaudissements, mais ne serez pas pris au sérieux, tant notre dépendance envers les États-Unis est entière. Prenez plutôt des mesures concrètes afin de tendre vers une certaine indépendance en travaillant, par exemple, à notre nécessaire diversification économique et commerciale. Ainsi, malgré l’arrestation de la vice-présidente de Huawei, le géant chinois des télécommunications, à la demande des Américains, la Chine demeure une de nos destinations d’affaires, et il y en a d’autres à explorer en Asie comme en Afrique.


5 Le règlement des conflits, le maintien de la paix, le désarmement, la promotion des droits de la personne, l’accueil des réfugiés et des immigrants et, maintenant, la lutte contre les changements climatiques ont été et sont des activités au cœur de notre action internationale. Toutefois, au cours des 15 dernières années, elles ont trop souvent fait l’objet de controverses idéologiques entre conservateurs et libéraux, controverses inutiles et stériles qui ont nui à l’image et à la réputation de notre pays. Réexaminez-les sous un jour nouveau, sans a priori ni esprit de croisade.


Enfin, la contestation de l’ordre international ébranle nos certitudes. Ce sujet est le plus difficile que vous ayez à affronter. Il exige une réflexion en profondeur afin d’en comprendre les causes et d’y apporter des réponses. Cette année, nous soulignons le 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Cependant, le monde de l’après-guerre froide n’a toujours pas pris sa forme définitive, car, comme l’écrivait l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger, « jamais encore un ordre mondial n’a dû s’instaurer à partir de tant de perspectives différentes, ni sur une telle échelle ».


Vous le constatez tous les jours, chacun tente à sa façon de modeler ce nouvel ordre mondial en devenir. Avons-nous ce qu’il faut pour offrir notre propre perspective afin que le Canada participe au grand jeu et trouve ses marques dans le monde de demain ?


Bonne chance !



Les prochains maîtres du monde


Le cabinet-conseil PwC a publié en 2017 une étude-choc sur l’économie mondiale en 2050. D’ici au milieu du siècle, les grandes puissances occidentales actuelles seront déclassées par les économies émergentes comme la Chine, l’Inde, le Brésil et même le Viêt Nam.


Et le Canada ? Il y a 20 ans, son appartenance au G7 voulait dire quelque chose : il était bien la septième puissance économique du monde. Mais les temps ont changé et le Canada n’échappera pas à un déclassement brutal. En 2050, il tombera au 22e rang des grandes économies mondiales. Pourra-t-il toujours être membre du G7 et du G20 ?