Débat des chefs en français - 15 826 mots pour convaincre, ou les tics langagiers des chefs

Denis Monière : Université de Montréal

Élections 2006

Par leur nature, les débats télévisés se prêtent bien à l'analyse du vocabulaire politique parce que la variable contextuelle est contrôlée. Puisque tous les locuteurs sont dans la même situation d'énonciation et que les chefs doivent répondre aux mêmes questions, les différences observées sur le plan lexical sont fonction du positionnement idéologique et de la stratégie de communication de chaque chef.
Le contenu du message et le vocabulaire choisi pour l'émettre ne sont d'ailleurs pas le fruit du hasard, car ils ont été pensés, évalués et testés au préalable. On peut considérer que le choix des mots est pesé et que les différences de fréquences et les répétitions qui sont les deux piliers de la statistique textuelle sont significatives d'une expression caractéristique et d'un positionnement politique spécifique. Nous avons retenu les indicateurs suivants pour comparer les performances discursives des chefs: le rapport à l'adversaire, les références identitaires, l'emploi des chiffres, l'usage des pronoms autoréférentiels et le choix des mots.
La gestion du débat
La gestion du débat fut rigoureusement équitable, puisque chaque chef put y faire 32 interventions. Mais ceux-ci n'ont pas géré leur temps de parole de la même façon, les chefs provenant du Québec se montrant plus prolixes que leurs adversaires anglophones. Duceppe a utilisé en moyenne 153 mots dans chacune de ses interventions, Paul Martin 128, Jack Layton 113 et Stephen Harper 99. Gilles Duceppe était pour sa part avantagé par sa maîtrise du français comme le montre la répartition du nombre de mots total employés par les chefs: Duceppe 4900, Martin, 4109, Layton 3620 et Harper 3197. Le chef du Bloc est aussi celui qui a le vocabulaire le moins répétitif, puisqu'il utilise un plus grand nombre de mots différents et d'hapax (mots prononcés une seule fois) 772 comparativement à seulement 442 pour Harper.
Le rapport à l'adversaire
On peut évaluer le degré d'agressivité ou d'interaction combative dans un débat en relevant le nombre de références qu'un chef fait à ses adversaires. Chaque fois qu'un chef en désigne un autre ou qu'il mentionne un parti adverse, c'est pour lui adresser une critique.
Cet indicateur montre que la rivalité a été plus intense entre Gilles Duceppe et Paul Martin tandis que Jack Layton s'en est surtout pris au chef libéral. Le chef du Bloc a subi les feux croisés de Martin et d'Harper alors qu'il a été ménagé par le chef du NPD qui est celui qui a été le moins attaqué par les autres chefs.
La référence identitaire
La crise constitutionnelle qui oppose le Québec et le Canada est une donnée centrale de la vie politique canadienne et impose aux politiciens une dialectique subtile dans le maniement de la référence identitaire (Québec, Canada, Québécois, Canadiens) surtout sur la scène électorale québécoise. La fréquence des références à l'identité canadienne ou québécoise est un bon indicateur du positionnement idéologique des partis sur cet enjeu et montre à quel groupe d'électeurs les chefs adressent leur message.
Le chef souverainiste fait deux fois plus de références au Québec que les autres chefs des partis fédéralistes soit 54 fois comparativement à 29 pour Martin, 27 pour Layton et seulement 11 pour Harper. Les chefs du Parti libéral et du NPD tentent de maintenir la parité entre les deux identités en employant un nombre équivalent de vocables identitaires canadiens soit 28 chacun. Le chef du Parti conservateur semble le moins porté sur les envolées patriotiques puisqu'il ne fait référence à l'identité canadienne que 9 fois.
La rhétorique du chiffre
La rhétorique du chiffre frappe l'imagination en résumant un argument ou un objectif. Elle peut aussi symboliser la compétence ou la connaissance des dossiers. Mais l'emploi des chiffres est soumis à des contingences stratégiques ou linguistiques. Ainsi, on peut supposer qu'un chef de gouvernement qui veut tirer parti du bilan de son action gouvernementale aura tendance à y recourir plus souvent pour illustrer ses réalisations qu'un chef de parti d'opposition. Par ailleurs, la maîtrise des chiffres est très difficile dans une langue seconde de sorte qu'une faible compétence linguistique devrait entraîner un emploi restreint des chiffres.
Le facteur linguistique semble avoir entravé la rhétorique des chiffres puisque c'est le chef du Bloc, qui est le plus à l'aise en français, qui a adopté le discours le plus précis en utilisant trois fois plus de chiffres que ses adversaires. Paul Martin a tenté de faire valoir son bilan en évoquant la pluie de milliards que son gouvernement avait distribués. Les chefs conservateurs et néo-démocrates ont été avares de chiffres en français.
La personnalisation du discours
Le choix des pronoms autoréférentiels peut avoir une signification politique et révéler la perception que le locuteur a de lui-même ou la façon de se situer dans le rapport politique
Cet indicateur révèle un net clivage entre les chefs du Bloc et du Parti libéral qui se placent au centre du jeu politique alors que les deux autres s'effacent au profit d'un acteur collectif. Plus le parti est faible dans les intentions de vote, moins le leader se met en avant et plus il valorise l'organisation.
Le choix des mots
Les chefs n'ont pas une liberté absolue dans le choix des mots, dans la mesure où ils sont contraints par la force des institutions et des situations à puiser dans un bassin commun de vocabulaire. Cette contrainte est encore plus forte dans un débat où ils doivent répondre aux mêmes questions. Même s'ils jouissent d'une marge de manoeuvre restreinte, on observe qu'ils se démarquent soit par l'emploi d'un vocabulaire spécifique, soit par la fréquence d'emploi de certains vocables. Ces différences d'emplois traduisent leurs divergences idéologiques ou leurs axes de communication. Nous avons donc effectué le relevé des substantifs les plus fréquemment employés (fréquence + 5) et les plus spécifiques afin de déterminer les enjeux qu'ils ont privilégiés.
Le discours de Gilles Duceppe a surtout été centré sur la dénonciation du scandale (7) des commandites (8) (Gomery 8). Le chef bloquiste a aussi insisté sur les besoins (8) des provinces (9) en matière de santé (9). La teneur critique de son discours est attestée par le sur emploi des vocables libéraux (18) et Ottawa (16). Il a en particulier critiqué l'usage des surplus (8) du gouvernement fédéral. Il a enfin valorisé le travail du Bloc (20) en Chambre (6).
Paul Martin a surtout tenu un discours nationaliste en vantant les mérites de son pays (21), le Canada (21). Il a mis en valeur le bilan de son gouvernement (10) comme la baisse (8) des impôts et les milliards (10) investis dans le système (12) de santé (11) et les garderies (6).
Pour sa part, le chef conservateur, a profité du débat pour exposer ses promesses (16) «nos promesses sont des promesses croyables» concernant les coupures (7) de taxes (11) dont la TPS (14). Il a aussi promis de s'attaquer au déséquilibre (7) fiscal. Il a réussi à placer son mot d'ordre faire le ménage au gouvernement fédéral à six reprises.
Enfin, Jack Layton s'est caractérisé par un vocabulaire passe-partout comme besoin (13), secteur (9), système (8), résultats (7). Il a critiqué les promesses (9) «vides» des libéraux et en particulier celles visant les réductions (6) d'impôts (6) qui ne servaient que les grandes entreprises (7). Il a par ailleurs beaucoup insisté sur les soins (13) aux aînés (6).
Ces caractéristiques lexicales devraient se retrouver dans le prochain débat dans la mesure où elles recoupent les principaux enjeux de cette campagne. On peut donc prévoir que les chefs du Bloc et du Parti libéral personnaliseront plus leurs discours et manipuleront plus aisément la rhétorique du chiffre que ceux du Parti conservateur et du NPD. On aura droit à des envolées patriotiques québécoises pour Gilles Duceppe et canadiennes pour les trois autres chefs fédéralistes.


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