Culture de partage ou de gratuité?

C’est sur cette culture de partage et de patenteux que les Québécois ont construit la «Révolution tranquille» et «Québec inc.»

Chronique de Louis Lapointe

Quand [des gens comme Joseph Facal et Claude Montmarquette->12861] viennent dénoncer la culture de la gratuité qui est en fait une culture d’entraide, je trouve ça méprisant pour ce que nous sommes. Qu’on ne se le cache pas, c’est de notre héritage dont il est question dans le présent débat, pas seulement de la Révolution
tranquille, mais également de toutes nos traditions de solidarité qui font
que nous sommes encore là aujourd’hui, à nous battre pour notre
indépendance. Si nous n’avions pas pratiqué l’entraide pendant toutes ces
années, il n’y aurait plus personne qui parlerait français en Amérique du
Nord aujourd’hui. Sans nos corvées et nos patentes, nous n’existerions
plus. C’est aussi simple que ça !

Mon grand-père expliqua un jour à mon père que s’il voulait réussir dans
la vie, il avait le choix d’aller chez les curés pour devenir professeur ou
tout simplement s’engager dans une banque. C’était à la fin des années
1940. Mon père choisit la banque, comme son oncle l’avait déjà fait avant
lui. Après avoir terminé son cours classique, il alla donc travailler en
anglais à la Banque Royale où il gravit tous les échelons jusqu’au jour où
il devint gérant.

Mon père, qui était idéaliste, comprit assez rapidement qu’il ne devait
pas rester trop longtemps chez les Anglais. Il avait remarqué qu’ils ne
prêtaient pas souvent leur argent aux Canadiens français. Trop peu de
Québécois le savent aujourd’hui, mais jusqu’au milieu des années 1960, les
banques ne prêtaient qu’aux riches Anglais et à leurs vassaux à des taux de
3%, alors qu’ils référaient les petits Canadiens français, même s’ils
étaient solvables, à leurs filiales, les compagnies de finance, qui
prêtaient l’argent à des taux prohibitifs de 25% à intérêts composés. De
cette façon, les banques faisaient de plus gros profits sur le dos des
petits travailleurs qui voulaient s’acheter des maisons pour loger leurs
familles. Le même genre de business que les Anglais avaient toujours
pratiqué sur notre dos depuis la conquête en 1760. Ce n’est pas pour rien
qu’il y avait tant de locataires à Montréal, pas de crédit, pas de
maisons.

En 1965, malgré toute la méfiance qu’il pouvait inspirer parce qu’il
venait d’une banque, mon père réussit à se trouver une job de gérant dans
une petite caisse populaire qu’il fit rapidement prospérer. Il devint même
un important acteur dans la transformation de Mouvement Desjardins. Il
avait pour objectif avoué d’ouvrir le crédit à tous les Québécois afin
qu’ils puissent acquérir tous les outils nécessaires à leur développement
et à leur libération. L’argent n’était pas une fin en soi, mais bien un
moyen d’accéder à l’indépendance. C’est ce discours qu’il défendit comme
candidat du Parti Québécois en 1970. Le Québec allait changer parce que les
Québécois auraient dorénavant les moyens de financer leurs projets
individuels et collectifs. Jusqu’à sa retraite en 1987, mon père ne perdit
jamais son objectif de vue et il mit tout en œuvre pour que les Caisses
Desjardins deviennent un outil suffisamment puissant pour éventuellement
soutenir l’accession du Québec à l’indépendance. Il ne s’en est jamais
caché, la langue de bois n’était surtout pas sa marque de commerce !

Parce que les caisses populaires étaient un outil collectif, elles
coûtaient beaucoup moins cher et rapportaient beaucoup plus en ristournes
et en intérêts à leurs membres. Si on les compare aux compagnies de finance
où les banques envoyaient les Canadiens français pour se faire égorger à
des taux prohibitifs de 25%, on peut même dire que ce n’était tellement pas
cher que c’était gratuit. Les caisses Desjardins sont le fruit d’une longue
tradition populaire d’entraide et de coopération.

En fait, pour résister à l’envahisseur qui nous bloquait tout accès au
crédit et aux marchés depuis la conquête en 1760, il avait bien fallu se
débrouiller. Ce n’est pas pour rien qu’on a tant haï les Anglais, c’est
justement parce qu’ils nous empêchaient en toute «lucidité» de faire du
commerce, d’accéder aux ports, aux banques et aux grossistes en
alimentation. Ils bloquaient toutes les possibilités de s’en sortir
autrement qu’en pratiquant la gratuité. Devant un tel blocus et dans un tel
contexte, il nous fallait bien trouver des moyens de survivre.

Comme il fallait s’entraider, les Canadiens français ont donc fait des
corvées pour la construction de leurs maisons et de leurs granges. Ils ont
fait du troc, échangé des œufs contre du lait et du beurre et le dimanche
venu, réglé leurs litiges en public sur le perron d’église. Ils ont réussi
à survivre et parfois à bien vivre sans que ça coûte trop cher parce qu’ils
s’entraidaient. À l’époque, on n’appelait pas ça la culture de la gratuité,
on appelait ça le partage et la solidarité face à l’occupant Anglais.

N’ayant ni argent, ni crédit, il ne fallait surtout pas que ça coûte cher
pour que ça soit efficace. Et comme ils n’avaient pas accès à la coûteuse
technologie, nos ancêtres avaient l’obligation d’être astucieux et ont dû
alors fabriquer les outils qu’ils ne pouvaient acheter pour cultiver leurs
terres, couper leurs bois, traire leurs vaches et réparer leurs instruments
aratoires. Ils sont donc devenus des patenteux par la force des choses et
ont dû inventer et fabriquer eux-mêmes la plupart des instruments de leur
survie, et encore là c’était gratuit, ça ne coûtait rien parce qu’ils
partageaient toutes leurs bonnes idées entre eux pour résister à l’occupant
Anglais qui ne cherchait qu’à les humilier. Les Canadiens français ont donc
pratiqué l’entraide de cette façon-là pendant près de deux cents ans, de
1760 à 1960.

Alors, ils peuvent bien appeler ça avec mépris la culture de la gratuité.
Nous, nous savons bien qu’il s’agit avant tout de culture d’entraide et de
générosité. Notre histoire commune est là pour le prouver ! Notre langue,
nos coutumes et les institutions qui les portent témoignent chaque jour de
notre irrésistible désir de durer ! C’est grâce au courage de nos ancêtres
si nous sommes encore là pour en parler, comme jadis ils le faisaient sur
les perrons d’église, et en français s’il vous plaît !

Louis Lapointe

Brossard

-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    12 avril 2008

    Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine. Alfred de Musset
    Pour la recherche d'une voie commune de générosité, ces mots de Gilles Pelletier peut servir pour rappeler à ceux le trop grand empressement de s'acquitter d'une obligation en le convertisant en une espèce d'ingratitude.
    .
    « (...).
    .
    Ce soir, je m'adresse à tous les Québécois
    Qui ont envies de bouger,
    Et aux jeunes, en particulier.
    .
    (...).
    .
    Non! Non! Non!
    Ce soir, j'suis v'nu vous dire
    Que le Québec a besoin de vous.
    .
    Je vous entends et j'ai confiance;
    Je sais qu'au delà des générations,
    Nous partageons le même élan,
    La même passion;
    .
    Si vous voulez,
    Nous naviguerons sur le même voilier;
    J'resterai à la barre
    Pendant que vous grimperez au grand hunier.
    .
    Nous jetterons l'ancre
    Pour accueillir ceux qui ont le désir de faire le voyage avec nous;
    .
    Au passage, nous saluerons toutes les nations
    Qui ont pagayé sur ces eaux,
    Bien avant nous.
    .
    Nous naviguerons sur les plus grands océans
    (Les humains sont partout)
    En n'oubliant jamais
    Que l'chemin du monde
    Passe d'abord par chez nous.
    .
    Sans les vielles souches comme moi,
    Et les jeunes pousses comme vous,
    Y'a pas d'voyage,
    Y'a pas d'rêve,
    Et y'a pas d'rendez-vous.
    .
    Ce soir, j'suis v'nu vous dire
    Que le pays à besoin de nous. »*
    __________________________
    * Fragment extrait du Discours de Gilles Pelletier (23 juin 2001).

  • David Poulin-Litvak Répondre

    12 avril 2008

    Très bel article!
    Bien que, personnellement, pour des raisons écologiques, je serais prêt à considérer d'augmenter la tarification de l'électricité et de l'eau. Il me semble qu'il serait minimalement raisonnable d'imposer une tarification supplémentaire à la surconsommation, comme, par exemple, à ces gens qui vivent à Westmount ou dans des palais Tintin!
    Je suis, en revanche, contre les frais de scolarité et pour un impôt post-universitaire progressif (+ des exigences académiques plus grandes), ce qui me semble être la solution la plus équitable pour assurer que ceux qui profitent du privilège de l'éducation supérieure contribuent à financer le système d'éducation supérieure. Cela ne bloque personne à l'entrée, ce que fait inévitablement des frais de scolarité (blocage direct ou endettement plus grand), et a l'avantage de ne pas taxer les travailleurs non-universitaires pour un service dont ils n'ont pas profité.