Comme disait Voltaire

Affaire Marois-The Gazette

Pauline Marois n'avait pas besoin de le dire. On pouvait lire ses pensées sur son visage fermé: peu importe l'issue des poursuites qui seront intentées contre The Gazette, le tort politique qu'elle a subi est irréparable.
Depuis deux ans, elle avait fait de gros efforts pour effacer cette image de nouvelle riche qui lui avait tellement nui par le passé. Tout cela en vain. Hier, les amateurs de tribunes téléphoniques étaient déchaînés: «On devrait ouvrir un hôpital dans son château.» Ou encore: «Quand elle va parler d'augmenter nos impôts... »
Pendant que la nouvelle chef du PQ s'évertuait en conférence de presse à réfuter les «accusations odieuses» du quotidien anglo-montréalais, le réseau LCN diffusait en boucle des images saisissantes de son somptueux domaine. L'impression était désastreuse.
Pendant la dernière campagne électorale, on disait qu'en raison de son homosexualité, André Boisclair ne pouvait pas comprendre les problèmes des familles. La prochaine fois, on dira que Pauline Marois ne peut pas comprendre ceux du «monde ordinaire».
Bien sûr, le camp souverainiste criera au coup monté, comme la fois où Bernard Landry avait poursuivi The Gazette pour un article alléguant que son épouse, atteinte du cancer, avait obtenu un traitement privilégié à l'hôpital Pierre-Boucher. «Un tissu de mensonges!», avait lancé M. Landry, en pleurs devant la Cour supérieure. «Une tentative de tuer un homme politique et un être humain.» Il avait finalement été débouté.
Mon collègue et ami Don MacPherson écrivait hier que l'article de The Gazette avait peut-être contribué à la victoire de Mme Marois à l'élection partielle dans Charlevoix en mobilisant les péquistes. Ah! cet inimitable humour anglo-saxon!
Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, disait Voltaire. Comme Jean Chrétien l'avait dit en donnant l'accolade à Clyde Wells après le sabotage de l'accord du Lac-Meech: «Nice job!»
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Personnellement, je ne doute ni de la sincérité des explications de Mme Marois ni de la bonne foi de son conjoint Claude Blanchet, même s'il était très imprudent d'offrir un cadeau de Noël de 500 $ à un ancien résidant qui avait témoigné en leur faveur devant la Commission de protection du territoire agricole.
En réalité, ce n'est pas de ce crime qu'on les accuse. Ils sont simplement coupables d'être riches. «Oui, j'ai marié un homme d'affaires qui a réussi. Est-ce que c'est un défaut?», a demandé Mme Marois.
Traditionnellement, les Québécois ont toujours entretenu un rapport difficile avec l'argent. Deux siècles à se croire «né pour un petit pain» laissent forcément des traces. Dans l'imaginaire collectif, un bon Québécois demeure un pauvre. Un riche est soit un mécréant, soit un Anglais, ce qui revient au même.
Les deux premiers ministres auxquels ils se sont le plus identifiés étaient sans le sou. La tenue vestimentaire négligée de René Lévesque exaspérait son entourage. Lucien Bouchard couchait dans son bureau et se lamentait de ne pas avoir les moyens d'acheter une maison. Heureusement, il s'est rattrapé depuis.
«On n'a pas traité les hommes comme ça», a lancé Mme Marois quand une collègue lui a demandé si on était plus sévère à son endroit parce qu'elle est une femme. Il est vrai qu'on n'a pas reproché à Robert Bourassa d'avoir épousé une riche héritière mais plutôt d'avoir favorisé indûment sa belle-famille. On n'a pas davantage fait grief à Jacques Parizeau ou à Pierre Elliott Trudeau d'être des fils de millionnaires.
Aucun d'entre eux n'a cependant eu la fortune aussi ostentatoire que la chef du PQ. À tous égards, le château de Moulinsart-en-l'Île-Bizard paraît excessif. Il est vrai que la tribu Blanchet-Marois est particulièrement nombreuse, mais il y a là une démesure choquante pour celui qui peine à joindre les deux bouts.
Depuis le début de sa carrière politique, Mme Marois a décidé qu'elle ne se priverait pas de jouir de son argent. Elle aimait les bijoux et les vêtements de prix, et elle avait les moyens de se les offrir.
Tous ceux qui la connaissaient peuvent témoigner qu'elle n'est pas insensible à l'injustice. On sait depuis longtemps qu'on peut être de gauche et aimer le caviar. Le bilan de ses réalisations a de quoi faire rougir bien des sociaux-démocrates qui ont plus rarement joint le geste à la parole.
Il y a cependant un prix politique à payer pour exhiber autant de bien-être. Hier, Mme Marois a pu le mesurer comme jamais.
mdavid@ledevoir.com


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