Belgique tragique et sanglante

Chronique de José Fontaine

L’un des textes fondateurs du mouvement autonomiste wallon a fait l’objet d’un court article dans The New-York Times du 9 août 1912. Dans ce texte important, le socialiste wallon Jules Destrée disait au roi des Belges que les Wallons minoritaires désiraient leur autonomie face à une Flandre majoritaire.
Le 4 août 1914, alors que des traités européens garantissaient la neutralité de la Belgique, l’armée impériale allemande désireuse de prendre les armées françaises à revers, lança des centaines de milliers d’hommes dont une partie allait traverser la Belgique et principalement la Wallonie (voie d’accès à Paris). L’armée belge résista, à la surprise des Allemands. Leur plan ne pouvait réussir que s’il était appliqué vite, mais, le lendemain de l’attaque, non seulement les unités attaquant Liège avaient peu avancé, mais certaines avaient reculé. Irrités, état-major et troupes germaniques perçurent cette résistance comme illégitime parce que servant objectivement la France (c’était vrai, mais les traités imposaient de se défendre). Dans les rangs allemands, cette perception, les tirs dits «amis», le souvenir des francs-tireurs lors de la guerre franco-allemande en 1870, l’hostilité en quelque sorte « idéologique » de cette armée aristocratique à l’égard des populations civiles du petit peuple engendrèrent ce que les historiens irlandais, Horne et Kramer appellent une « fausse croyance sincère » (Les atrocités allemandes, Tallandier, Paris, 2005). Persuadés qu’ils étaient attaqués par des francs-tireurs,les soldats de l’armée d’invasion massacrèrent du 6 au 26 août 1914 (par représailles), dans 100 localités wallonnes dispersées sur tout le territoire, plus de 5000 civils, détruisant 20.000 maisons. Ma ville natale, Dinant, peuplée alors de 6.000 habitants, vit son centre entièrement rasé (sauf la collégiale) et 10 à 15% de Dinantais passés par les armes. En 1940, lors de la deuxième invasion allemande, la population wallonne et les soldats wallons n’avaient pas oublié ce cauchemar d'août. Bien que la Flandre ait été durement touchée également, son souvenir de la guerre fut le fait que l’armée belge, retranchée derrière l’Yser subit le martyr (tant les soldats wallons que flamands), dans les tranchées de ce conflit immonde. Mais la mémoire collective de la Flandre associa cette horreur, non à l’invasion sanglante, mais au fait que l’armée demeurait à commandement seulement francophone. Mémoires collectives flamande et wallonne divergèrent. Avec quelles conséquences?
Face aux Allemands de 1940, les Wallons perçurent le retour des massacreurs d'août, les Flamands perçurent qu'on revenait à la guerre immonde, de 1914 liée à la négation de leur langue par la monarchie et la caste militaire haïes. Les premiers se battirent avec vaillance contre l'envahisseur haï. Les seconds ne le voulurent souvent pas, se souvenant des horreurs en général de la guerre. Les deux-tiers de l’infanterie flamande ne combattirent pas réellement.
C’est (entre autres raisons), ce qui incita les dirigeants allemands à libérer, après la défaite belge, les prisonniers de guerre flamands et à maintenir les Wallons en Allemagne durant cinq longues années. Comme le roi Léopold III s’était accommodé de l’Occupation allemande, il ne put régner à nouveau après la fin de la guerre : il demeura même en exil cinq ans car il était prévisible que la population wallonne, socialiste et libérale, ayant le fascisme en aversion, où il y avait eu pendant la guerre, 20 prisonniers pour 1000 habitants contre à peine 1 pour 2000 en Flandre (les militaires de carrière), constituée d’un prolétariat conscient et capable de révoltes violentes (sept fois plus d'attentats de la Résistance contre les Allemands en Wallonie), le rejetterait. Quand, malgré tout, en mars 1950, on demanda leur avis aux Belges sur le retour du roi, les Flamands répondirent OUI, les Wallons NON. Les voix des Flamands plus nombreux constituèrent une majorité au nom de laquelle le roi revint, pour aussitôt se trouver, les Wallons retrouvant les explosifs, les armes et la rage de la Résistance, devant une insurrection violente, pendant laquelle des hommes tombèrent à nouveau, dont, justement, d’anciens résistants. Les deux peuples étaient plus divisés encore.
Après, la Flandre et la Wallonie connurent des histoires économiques différentes, la Wallonie voyant se déstructurer gravement son industrie, la Flandre au contraire dépassant bien vite la Wallonie, autrefois plus riche, pour devenir une des régions européennes de pointe, en raison d’atouts internes, mais aussi parce que la Flandre, majoritaire, parvint, pour le mettre à son service, à dominer l’Etat belge autrefois dirigé par une bourgeoisie pas plus soucieuse de cette Région que de la Région wallonne. Celle-ci, à la suite de syndicats combatifs, voulut parer au déclin qui la ruinait en tentant d’obtenir son autonomie surtout économique. Elle ne l’obtint que trente ans plus tard. La Flandre gagna une autonomie culturelle pour sauver sa langue, la Wallonie une autonomie économique pour sauver son existence. Or la Flandre voit sa langue toujours menacée et la Wallonie peine économiquement. Entre les deux grandes composantes belges, Bruxelles, capitale belge mais aussi région spécifique, tente de s’affirmer. Chacun veut au fond plus d’autonomie ou ne la refuse pas et l'utilise en fonction de ses intentions fondatrices (les Flamands leur langue, les Wallons, leur survie économique). Chacun peine. Il y a un lourd passé de douleurs et d’élans, de mémoires divergentes, de rêves opposés. C’est dur la Belgique ! Et, en même temps, les conflits Flamands/Wallons dans cet océan de sang que furent les deux guerres mondiales n’ont jamais fait aucun mort. Il y a du mérite à cela…
José Fontaine

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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5 commentaires

  • José Fontaine Répondre

    20 septembre 2008

    Au sens actuel des provinces de Wallonie, trois Provinces sur cinq disent NON (Liège, Hainaut, Brabant wallon), et l'arrondissement de Namur le plus peuplé de la Province de Namur. C'est 9 arrondissements sur 13. Pour voir les résultats exacts:http://fr.wikipedia.org/wiki/Consultation_populaire
    La différence entre Flamands et Wallons est aussi idéologique, tout s'imbrique et rien n'est coupé au couteau. En plus, il est vrai que la divergence des votes déclencha l'insurrection...

  • Archives de Vigile Répondre

    19 septembre 2008

    Je cite : "Quand, malgré tout, en mars 1950, on demanda leur avis aux Belges sur le retour du roi, les Flamands répondirent OUI, les Wallons NON."
    Il faut peut-être nuancer. Les Wallons ont dit NON majoritairement au retour du Roi Leopold III, c'est vraie, mais quand-même 42% des Wallons ont dis OUI. 42% des Wallons : ca mérite d'être mentionné. Et n'oublions pas non plus que dans 2 provinces Wallonnes la majorité des Wallons était pour le retour du Roi Leopold III et a voté majoritairement OUI. La province de Luxembourg: OUI à 65%. La province de Namur : OUI à 58% . Je ne suis donc pas convaincue que le clivage sur cette consultation populaire peut être uniquement réduit à une divergence de point de vue entre Wallons et Flamands. Le clivage sur ce vote, moins dramatique que mentionné dans l'article, peut aussi être expliqué par la popularité des différents partis politiques. Les démocrates chrétiens néerlandophones et francophones étaient en faveur du retour du Roi. Les autres partis (socialistes, communistes et libéraux) contre. Et les démocrates chrétiens sont traditionellement plus présent en Flandre, au Luxembourg et à Namur. C'est donc très possible que des différences ideologique ont été des facteurs déterminants pour le résultat de la consultation populaire et moins la différence Wallons-Flamands.

  • Archives de Vigile Répondre

    15 septembre 2008

    Je ne comprends pas votre démarche.
    Si (par un hasard de l'Histoire) Français et Allemands parlaient la même langue, il est évident - et c'était le rêve de de Gaulle qui voulait revenir sur le Traîté de Verdun de 843 ayant entraîné l'éclatement de l'Empire Caroligien - que des voix de part et d'autre du Rhin s'élèveraient pour définitivement enterrer cette frontière à l'origine des plus grandes guerres civiles - et ô combien suicidaires - européennes.
    Et ce dans l'intérêt des Français, des Allemands, plus largement celui de tout le continent européen.
    Aujourd'hui comme hier et comme demain, l'Europe ne souffrira jamais d'un excès d'union(s) mais toujours d'un excès de divisions.
    Wallons, Bruxellois et Français partagent (c'est le mot qui convient), eux, une langue commune. L'évidence, ne serait-ce que l'évidence selon une lecture et une pensée européennes, serait qu'ils ne forment plus qu'un seul bloc si la Flandre devenait indépendante.
    Vous me direz qu'ils (B-W-F) ont des législations (et des comportements qui en découlent) différents voire même insurmontables.
    Admettons... mais alors pourquoi diable dans le même temps espérer et militer pour l'unité de l'Europe si B-W-F ne peuvent surmonter des différences ?
    Vous me direz qu'ils ont des identités différentes.
    Mais que je sache nul ne confond Normands, Alsaciens, Auvergnats, Provençaux, ..., qui se retrouvent pourtant dans le même bloc national.
    Et excepté le problème épineux de la langue (qui n'en est toutefois pas un entre B-W-F) croire que Paris (mais aussi Bruxelles, je veux dire l'Europe, c'est à dire l'échelon supérieur) soient une menace pour les identités n'a pas de sens.
    L'identité est dans l'art, la culture, l'agriculture, etc. Un territoire dont les habitants en assurent la conservation et, plus, la fait vivre est assuré de préserver une identité, son identité. Intégration européenne (a fortiori intégration française) ou pas.
    Il y a une contradiction que je ne m'explique pas chez ceux qui militent pour l'unité de l'Europe et dans le même temps acceptent son morcellement.
    Parce que le morcellement de l'Europe sonne à terme la fin, plus exactement l'impossibilité, de l'unité politique de l'Europe au profit d'un simple espace économique.

  • Raymond Poulin Répondre

    14 septembre 2008

    Que viennent faire ici les différences religieuses mentionnées dans un commentaire? Depuis quand auraient cessé d'être très majoritairement catholiques les Flamands de Belgique? Première nouvelle...

  • Michel Guay Répondre

    14 septembre 2008

    La Flandre n'est elle pas protestante et sectaire comme l'Allemagne et la Wallonie n'est elle pas catholique et universelle comme la France ? Cette différence d'attitudes des Wallons et des Flamands vient sûrement de ces différences religieuses ancestrales des deux nations .
    Pour briser ce cercle vicieux de ce mariage contre nature à la BELGIUM il faut abolir le royalisme qui permet cette union forcée handicapant autant les Flamands que les Wallons .