Un nouveau visage

Les combats du multiculturalisme et du féminisme risquent de devenir antagonistes et de forcer la gauche à se redéfinir

2006 textes seuls



Depuis l'élection de Stephen Harper, la gauche canadienne est maussade et inquiète. Selon l'explication conventionnelle, un vent de droite soufflerait sur notre pays, puisque les bleus ont réussi à reprendre racine dans toutes les provinces. Ce constat est trompeur. Si la droite a été opportuniste lors du dernier scrutin fédéral, gardons à l'esprit qu'elle a seulement obtenu 36% du suffrage populaire. Les quatre autres partis, en martelant des thèmes de gauche, ont reçu l'appui de plus de 60% des électeurs.
Néanmoins, sans risque de se tromper, on peut noter que la gauche est fortement divisée. Ce qui n'est pas étonnant. Depuis vingt ans, elle prône une philosophie qui exalte les différences entre les citoyens. Ce faisant, elle a cautionné l'idée qu'il n'y avait pas un peuple uni et solidaire à défendre, mais un archipel de petits peuples, étrangers les uns des autres: les femmes, les minorités ethniques et linguistiques, les homosexuels, les marginaux, les prisonniers, les étudiants. La gauche a embrassé l'approche-client avec autant de conviction que Wal-Mart, mais avec infiniment moins de compétence.
Cette balkanisation est l'aboutissement logique d'un cheminement commencé dans les années 1980. Souvenons-nous: les élites de gauche, qui avaient longtemps cru au potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière, lui tournaient le dos. Le peuple, ingrat, n'avait pas voulu de la Révolution. Fini le temps où la gauche voulait amender les politiques et les institutions pour le bénéfice des classes populaires. C'est le peuple lui-même qu'il fallait désormais changer, à son insu. Adoptant un crédo thérapeutique, elle voulut le guérir de ses stéréotypes et de ses préjugés. L'ennemi n'était plus le système capitaliste ou la classe dominante mais la majorité silencieuse.
Abandonner les classes populaires n'était pas électoralement coûteux pour la gauche. Celles-ci l'avaient déjà déserté. Elle implanta donc une coalition basée sur le féminisme, le multiculturalisme, le bilinguisme et l'homosexualisme. La charte de droits, adoptée par Trudeau en 1982, donna une sanction quasi-religieuse aux complicités tacites qui se forgeaient entre les partisans de ces idéologies. Des organisations militantes, subventionnées, s'investirent d'une grande mission: défendre la charte jusque dans les forêts reculées du dominion.
Préférence
La préférence donnée à la lutte contre la discrimination, plutôt qu'à la redistribution de la richesse, traduisait l'abandon d'un sain matérialisme, qui avait longtemps connecté la gauche au sens commun des gens ordinaires.
Voter pour la gauche, c'était jadis un risque calculé, mais souvent gagnant, pour espérer voir sa situation économique s'améliorer. Le virage vers une philosophie moins matérialiste se fit, étrangement, à un moment où les classes populaires devenaient plus vulnérables sur le plan économique.
En négligeant les écarts croissants de revenu entre les classes sociales, la gauche thérapeutique a ouvert une grande brèche que la droite exploite maintenant habilement. Cette dernière parvient adroitement à faire miroiter à l'électorat une amélioration de ses opportunités économiques. Si on interdit au peuple l'espoir d'une plus juste redistribution de la richesse, il peut à tout le moins espérer que le camp de la croissance économique lui négociera une modeste place au soleil.
Des tendances récentes donnent toutefois à penser que la gauche pourrait bientôt changer de visage. Les combats du multiculturalisme et du féminisme risquent de devenir antagonistes. Les mouvements migratoires récents ont fait naître de délicats débats sur la polygamie, l'excision et la charia. Ces débats pourraient annoncer le début d'un divorce entre les partisans du féminisme et du multiculturalisme.
En réussissant aujourd'hui sur le plan scolaire et professionnel, les femmes ont tendance à rejeter l'esprit victimaire, qui est au coeur du multiculturalisme. Les politiques de discrimination positive perdent aussi de leur attrait, à mesure qu'elles poursuivent leurs percées sur le marché du travail. Les jeunes femmes, en particulier, sont beaucoup plus attachées que leurs aînées à l'esprit de compétition. Elles seront sans doute portées, à l'avenir, à appuyer une conception universaliste de l'égalité. Si la gauche n'en prend pas acte, elle en paiera chèrement le prix.
Stéphane Kelly (historien et professeur de sociologie)


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