Souveraineté et libre-échange

Par Jean-François Filion

2006 textes seuls




Le débat suscité par les propos de Michel Tremblay révèle la faiblesse intellectuelle du mouvement souverainiste, qui ne parvient pas à contredire les paroles du dramaturge.


Mettons de côté le caractère méprisable des attaques ad hominem visant cet artiste qui a le malheur de vivre une partie de l'année à l'étranger et de ne pas porter la ceinture fléchée. Le problème avec la déclaration de Michel Tremblay est d'ordre terminologique. L'auteur confond simplement économie et économisme.
Ce qu'il voulait sans doute dire et que ses détracteurs n'ont pas voulu entendre, c'est que le projet de souveraineté nationale perd son sens quand le parti qui doit l'accomplir fait la promotion du libre-échange, du déficit zéro et autres contrats de performance. La soumission spontanée des instances du Parti québécois au néolibéralisme a écoeuré une population de plus en plus exposée aux contraintes capitalistes de la lutte pour la survie.
Vendre le Québec
En engendrant par l'État une bourgeoisie canadienne-française, le Parti québécois pensait dans les années 80 donner confiance à un peuple opprimé; il a plutôt permis à une classe d'arrivistes de se faire un capital ou une convention collective sur mesure qu'il ne faut pas amoindrir avec une redistribution dans la culture, la santé et l'éducation.
Ce sont la bourgeoisie et la classe moyenne supérieure créées par l'État qui acceptent aujourd'hui le dégraissage de son créateur et les PPP. Ce sont aussi elles qui acceptent qu'on dise à la population de se serrer encore plus la ceinture afin d'aider «nos» hommes et «nos» femmes d'affaires, qui doivent briller sur les marchés mondiaux.
Il faut être lucide : le Québec ne peut plus se permettre de contraindre les riches à partager ou à ménager les cours d'eau et les forêts. La lucidité nous force à reconnaître que le libre-échange s'effectue en concurrence avec des investisseurs dont le pays d'origine favorise l'exploitation et la pollution.

La faute irréparable des Parizeau, Bouchard et Landry est d'avoir vendu le Québec aux Américains et aux transnationales. En justifiant le libre-échange par leurs rancoeurs envers les institutions de l'empire britannique, ces trois premiers ministres péquistes ont fait des choix qui, aujourd'hui, rendent impraticable le «modèle québécois».
Quelle ironie d'entendre Gilles Duceppe, au débat des chefs, dire que la spécificité du Québec consiste en ces acquis socioéconomiques que l'élite du PQ contribue justement à éliminer depuis une quinzaine d'années, libre-échange oblige !
Les indépendantistes qui pensent pouvoir allier la gauche et la droite sont dans l'erreur. Comme on pouvait le lire dans Le Devoir du 6 avril, le président du conseil de surveillance d'AXA, Claude Bébéar, a déclaré aux très performantes HEC que libre-échange et souveraineté s'opposent.
Cela signifie que le projet d'indépendance est forcément en rupture avec le néolibéralisme. Si ce défi fait décrocher Michel Tremblay de la souveraineté, c'est ce même défi qui doit stimuler la jeunesse québécoise et rallier les baby-boomers angoissés de voir la retraite se résumer au magasinage de bâtons de golf et de crèmes antirides. C'est ce défi par lequel on doit s'ouvrir aux autochtones et aux immigrants, systématiquement incités à l'indifférence communautaire par la Constitution canadienne.
Pour risquer un Québec indépendant, on doit réinventer l'idée de patriotisme économique. Il faut une économie nationale qui protège son marché, les travailleurs et les écosystèmes. Qu'il aille de soi que l'utilisation du métro ne coûte presque rien, qu'il soit construit à La Pocatière et qu'il soit alimenté par de l'énergie propre et nationalisée.
L'indépendance ne pourra s'effectuer que lorsque les environnementalistes du Parti vert auront compris que la réduction planétaire des gaz à effet de serre requiert le retour à l'économie nationale. Elle ne pourra s'effectuer que lorsque les gauchistes de Québec solidaire cesseront d'ériger la victimisation en vertu et de former une pizza d'identités all dressed. Le projet d'indépendance devra se faire dans l'unification des forces socialistes québécoises au sein d'un parti déjà existant mais débarrassé de sa droite réactionnaire et technocratique, c'est-à-dire d'un PQ sorti de sa schizophrénie congénitale.
Jean-François Filion
_ Montréal


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