Repenser notre manière de transmettre le Québec ?

Coalition pour l’histoire



C'est avec grand intérêt que j'ai parcouru, il y a un peu plus d'une semaine, l'article d'Antoine Robitaille intitulé «Le Québec n'a plus la cote au cégep»->12339]. [À partir d'une [étude effectuée par un professeur d'histoire au Cégep du Vieux-Montréal, Gilles Laporte, on y évoquait le fait que le nombre de cours d'histoire du Québec et de cours sur le Québec est en chute libre dans les cégeps, notamment parce que les élèves sont «moins intéressés» par ces cours.]
Immédiatement, l'idée de faire lire ce texte à mes étudiants de collège a fait son chemin dans mon esprit. Nous en avons discuté, à la suite de quoi j'ai pensé non seulement coucher nos réflexions sur papier mais aussi partager les pistes d'enseignement qui ont émergé et qui, je le crois, sont porteuses d'une façon de faire qui pourrait revamper les cours à contenu proprement québécois.
Je donne un cours intitulé «Citoyenneté et mondialisation», où l'objectif consiste à étudier certaines manifestations de la mondialisation selon une approche multidisciplinaire et également d'établir des liens avec certains aspects de l'histoire récente ou plus ancienne du Québec. Par exemple, lorsque nous avons abordé la notion de néolibéralisme comme doctrine économique et comme idéologie politique, nous avons étudié les deux sommets socioéconomiques de 1996 et l'objectif du déficit zéro comme étant des manifestations locales de l'idéologie néolibérale. Prochainement, il sera question des enjeux géopolitiques de l'énergie. Ce sujet nous permettra de revenir sur la nationalisation de l'hydroélectricité au Québec.
Contrairement à tout ce à quoi je m'attendais (peut-être de façon naïve?), alors que j'enseigne dans un collège où un accent particulier est mis sur l'acquisition d'une solide culture générale fondée sur l'histoire, les littératures francophone, anglo-saxonne et hispano-américaine, les étudiants ont donné raison au constat de désintérêt établi par l'étude de Gilles Laporte. Deux arguments particuliers m'ont menée à réévaluer, sous un autre angle, les enjeux que soulève cette étude.
D'une part, deux étudiantes ont souligné la tendance au repli sur soi de la société québécoise tout en reconnaissant qu'elle est marquée, de par son histoire et sa position géographique, au fer rouge de la précarité démo-linguistique. D'autre part, une étudiante d'origine chinoise a porté à notre attention le fait que l'histoire du Québec est la plupart du temps enseignée de façon nationaliste et que cela n'a que peu de sens aux yeux de la plupart des immigrants qui, eux, vivent le choc du déracinement.
C'est la rencontre de ces deux éléments qui m'a amenée à remettre en question la manière dont nous présentons le Québec, sa société et son histoire, et ce, à tous les niveaux d'enseignement, du secondaire à l'université.
Il me semble que dans un contexte où l'immigration est appelée à croître et où l'enjeu de l'intégration des personnes d'horizons socioculturels divers en appelle à notre capacité à transmettre nos valeurs et notre culture, l'expérience éducative que peuvent faire de jeunes étudiants québécois d'origine étrangère ou non dans le cadre de cours portant sur le Québec doit s'inscrire dans l'ouverture à ce que ces jeunes sont et à ce qu'ils portent en eux comme références socio-historiques.
Autrement dit, il est nécessaire de les questionner sur les liens qu'ils font entre les connaissances historiques, sociologiques et politiques acquises dans leur pays d'origine et ce qu'ils apprennent sur la société d'ici. Sinon, comment peuvent-ils atterrir et participer au plein développement de la société québécoise?
Je me suis longtemps interrogée sur la façon dont le pilier de la politique québécoise d'interculturalisme, intitulé «Partage d'une histoire publique commune», pouvait avoir de la résonance chez une personne qui arrive directement du Bangladesh, de la République du Congo ou du Brésil. Cela fut au coeur de ma réflexion lors de la rédaction de mon mémoire de maîtrise. Mettre en valeur les grandes expériences fondatrices de la collectivité québécoise demeure crucial, mais n'est-il pas temps de repenser nos façons de transmettre cette histoire, cette culture et ces références en les rendant accessibles, par la voie de ce qui est universel en elles, aux personnes qui sont venues trouver en cette terre de Québec un lieu où s'épanouir?
Bien que consciente -- et en accord avec elles -- des raisons invoquées dans cet article, notamment l'engouement, tant des jeunes que des institutions elles-mêmes, pour de la formation postsecondaire axée sur l'actualité et les questions internationales, je demeure convaincue qu'une autre raison non négligeable de cette désaffection est l'intérêt que nous n'avons pas su susciter dès le secondaire, en notre qualité de société d'accueil, chez ces jeunes Québécois d'origine étrangère.
Pourrions-nous concevoir les cours d'histoire, de sociologie et de politique québécoises comme des espaces où oser un vrai dialogue interculturel, où favoriser la rencontre des identités et des repères, reconnaissant à la fois les similitudes et les différences dans nos expériences respectives, construisant et choisissant de renoncer à ce qui nous éloignerait de l'élaboration de ce que Fernand Dumont nommait nos raisons communes?
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Catherine Foisy, Professeure de science politique au collège international des Marcellines


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